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LE PERSONNAGE DE SIRIUS BLACK
Le symbole même du personnage
Bien sûr, comme tous les personnages de romans, ceux de Harry Potter sont simplement des personnages. Mais Sirius Black apparaît en quelque sorte comme un personnage au carré, un personnage à la puissance deux. À l’intérieur de l’œuvre, il se présente lui-même comme un personnage de théâtre ou de littérature. En dehors de la dimension réelle que le lecteur peut vouloir projeter en lui, il a, par bien des aspects, une dimension symboliquement imaginaire.
Déjà, l’on peut noter la dimension centrale de Sirius dans l’œuvre, en tant que personnage, dans la mesure où il apparaît au troisième tome et disparaît au cinquième – l’ensemble de l’œuvre comptant sept tomes. Symétrie parfaite par rapport au centre de l’œuvre qu’est le quatrième tome. Mais à part cela :
Les entrées et sorties de scène de Sirius sont, dans le troisième et le cinquième tomes, associées à des rideaux, réels ou symboliques, à la manière d’un acteur de théâtre, et, de façon récurrente, ce qu’il est relève de l’imagerie ou de l’écriture.
Dans Le prisonnier d’Azkaban, lorsque Sirius se manifeste physiquement pour la première fois sous forme humaine, c’est dans le dortoir des garçons, pour s’emparer de Peter Pettigrew, alors sous forme du rat de Ron, Scabbers. Ron mentionne de façon insistante les rideaux que Sirius vient de déchirer avec son couteau, pour convaincre ses compagnons de dortoir que l’évadé d’Azkaban était bien là. Dean lui demande même s’il n’a pas fait un cauchemar, ce qui associe Sirius à une dimension imaginaire.
Avant même que Sirius apparaisse physiquement, Harry découvre d’abord son image à la télévision, puis dans le journal de Stan Shanpike dans le Magicobus. Et lorsqu’il apprend que Sirius est son parrain, il recherche son image sur la photo de mariage de ses parents. Il tire alors les rideaux de son baldaquin, et ouvre son album de photos avant que l’image de Sirius apparaisse. Petit écran, ainsi, journal et album qui s’ouvrent… Pour laisser entrevoir l’image d’un être encore sans matérialité : Sirius Black.
Quant à sa sortie de scène, Sirius s’envole dans les airs sur le dos de Buckbeak, et un nuage masque la lune, le faisant disparaître dans la nuit. Fermé de rideau.
Dans L’ordre du Phénix, même structure. Sirius apparaît associé aux rideaux couvrant le portrait de sa mère. Il s’acharne à les tirer sur le portrait avec Lupin, puis écarte les mèches qui lui couvrent le front avant de saluer Harry. Entrée en scène de l’acteur.
Sortie non moins théâtrale : il passe lentement, gracieusement à travers le voile soutenu par l’arcade de la chambre de la Mort du Département des mystères. Le rideau se referme sur le personnage.
Les lieux mêmes, dans cet opus, l’accompagnent dans cette idée. Lorsque Harry découvre le 12, Grimmauld Place, qui est la maison de Sirius, celle-ci se découvre entre les autres bâtisses comme à travers un rideau que l’on écarte. Et lorsqu’il quitte la maison alors qu’il n’y reverra plus jamais son parrain, il se retourne et celle-ci disparaît elle-même derrière le rideau des maisons voisines. Comme si la maison même de Sirius, son « chez lui », était une scène de théâtre.
À part cela, étant en fuite, Sirius apparaît de façon récurrente à Harry comme un hologramme (dans les âtres de cheminées), c’est-à-dire simplement comme une image, et, sinon, communique régulièrement avec lui par voie épistolaire. C’est-à-dire que, pour le lecteur comme pour Harry, les nouvelles que l’on a de Sirius ne sont que des mots sur un parchemin : des lettres à l’intérieur du livre, de l’écriture à l’intérieur même de l’écriture. À ce moment-là, Sirius n’est pas un être, c’est un dire.
Par ailleurs, Sirius présente cette particularité d’être un personnage qui joue. Il joue lorsqu’il est un chien, et il joue lorsqu’il est un homme.
Lorsqu’il est un chien, il s’amusait étant jeune avec les autres Maraudeurs lors de leurs sorties nocturnes à Hogsmeade. Et lorsque, dans L’Ordre du Phénix, il accompagne sous cette forme Harry à King’s Cross, le chemin est ponctué des cabrioles de Sirius visant à amuser Harry, qu’il coure après sa queue ou fasse semblant d’effrayer quelques chats.
Mais Sirius joue également lorsqu’il est un homme. D’une façon générale, on peut dire littéralement de lui qu’il « joue avec le feu ». Peu lui importe que Lucius Malfoy l’ait reconnu à King’s Cross lorsqu’il avait accompagné Harry au train de départ pour Hogwarts, il veut tout de même par la suite prendre le risque de rejoindre son filleul à Hogsmeade, et lorsque celui-ci refuse, il lui fait part de sa déception de ne point le voir comme son père James, pour qui précisément, c’est le risque qui était amusant.
Jusqu’à la fin, Sirius joue. Son duel avec sa cousine Bellatrix Lestrange est entre eux comme un jeu. « Come on, you can do better than that! ! » lui crie-t-il en éclatant de rire. Touché, il tombe à travers le voile de la Mort alors que le rire ne s’est pas encore tout à fait effacé de ses lèvres.
Voilà. C’est la dernière image de Sirius. Quelqu’un qui joue, qui fait comme si la mort n’était qu’un jeu, comme si, comme au théâtre, on pouvait se relever – car au théâtre, si l’on tue, les morts reviennent saluer à la fin – et qui disparaît au travers d’un rideau, comme un acteur qui quitte la scène. Mais l’acteur n’est pas le personnage, et celui-ci se désincarne alors véritablement, ne laissant que le souvenir d’une image qui n’a plus aucun corps.
Un symbole de la Mort
Au-delà du fait que Sirius meurt comme d’autres personnages, il peut apparaître en tant que tel comme un symbole de la mort. Il n’est pas le seul : Voldemort évidemment incarne ce principe. L’image de la silhouette encapuchonnée et ensanglantée qui apparaît à Harry dans la Forêt interdite, dans La Pierre philosophale, est un équivalent de la grande faucheuse. De plus toute l’entreprise de Voldemort depuis le départ est de tuer Harry. Néanmoins Sirius s’inscrit lui-même de façon insistante dans le symbolisme de la mort.
Déjà, dans Le Prisonnier d’Azkaban, lorsque Harry découvre le visage de Sirius dans la Cabane hurlante, celui-ci lui fait penser à un cadavre.
Jusqu’à la fin de cet opus, il apparaît par ailleurs à Harry, à l’instar de Voldemort, comme une menace de mort. Il est présenté comme le tueur qui a trahi James et Lily, et s’est évadé d’Azkaban pour le tuer. Par ailleurs, sous forme de chien il apparaît à Harry comme un Sinistros – en anglais, « Grim » –, c’est-à-dire une menace de mort. L’image d’un grand chien noir, parfois appelé « Grim » et parfois « Padfoot » (nom d’Animagus de Sirius), est du reste effectivement interprétée dans le folklore britannique comme un présage de mort.
Ce symbolisme de la menace de mort accompagne également Sirius dans L’Ordre du Phénix, cette fois-ci le concernant lui-même et non plus Harry. Le terme même de sa demeure l’indique : 12, « Grimmauld Place », phonétiquement comme une ancienne menace de mort – « Grim – Old ». En entrant pour la première fois dans la demeure, Harry a du reste la sensation de pénétrer dans la maison d’un mourant. Et c’est « grimly », c’est-à-dire de façon sinistre, que Sirius accueille alors Harry.
Sirius ne renvoie pas simplement à la mort comme menace, mais encore à la mort comme passage.
Dans la mythologie égyptienne, Sirius est la demeure des âmes disparues. Elle est l’étoile qui les accueille. Elle est également nommée « l’étoile du Chien », parce que la plus brillante de la constellation du Grand Chien. Il peut alors apparaître a priori étrange que le patronyme de Sirius soit paradoxalement « Black » – « noir ». Mais, toujours dans la mythologie égyptienne, le dieu qui, comme Sirius, est mi-homme mi-chien noir, est Anubis, qui conduit la barque menant de la rive de la vie à celle de la mort. Il symbolise ainsi le passage vers celle-ci. Ce que Sirius lui-même au plus haut point symbolise. Il meurt en effet au centre de la salle de la Mort du Département des mystères, c’est-à-dire au sein même du mystère de la mort. Et il y meurt en traversant un voile, pendant de la voile de la barque faisant passer au rivage des morts.
Avant même de mourir, Sirius est dans la narration associé à ce voile. Lorsque Harry et ses amis pénètrent pour la première fois dans la salle de la Mort, Harry est fasciné par le voile, entend des voix, et appelle Sirius à deux reprises. Puis Hermione le ramène à la raison en lui rappelant qu’ils sont là pour sauver Sirius. Et Harry de répéter le nom de son parrain, hypnotisé par le voile, avant de s’en détacher.
Après sa mort, de nouveau, Sirius est dans la narration associé à la question fondamentale de la mort, puisqu’à celle posée par la prophétie concernant Voldemort. Harry, dans le bureau de Dumbledore, pour tenter de ne plus penser à la mort de son parrain, demande confirmation de la signification de la fin de la prophétie, laquelle est elle aussi liée à la mort, puisqu’à ses termes « neither can live while the other survives » . La mort de Sirius et la révélation de la prophétie sont deux épisodes étroitement imbriqués dans la vie de Harry, qui le mettent tous deux face à la question de la mort, et constituent pour lui une forme de passage, celui de l’état d’enfant à l’état d’homme. Le mot lui est enfin, après ces deux épisodes, appliqué : il n’est plus « the boy who lived » , il est « a marked man » . Avec la mort de Sirius, et avec la révélation de la prophétie, Harry quitte une rive pour une autre.
Et, véritablement signe de la mort comme passage, Sirius ne reviendra pas, comme Nick, le fantôme de Gryffindor, le dira à Harry. Il n’aura pas eu peur de la mort, et aura eu continué.
Symbole même de la mort, comme quittant définitivement le monde de ceux qui restent du côté des vivants, Sirius, enfin, ne laisse derrière lui aucun cadavre. L’année précédente, Harry avait vu et touché le corps mort de Cedric, et l’aura eu ramené à ses parents. L’année suivante, il verra et touchera le corps mort de Dumbledore et assistera à son enterrement. Pour Sirius, rien de tout cela. Sirius disparaît derrière le voile – et après, qu’en reste-t-il ? Pas même un corps sans vie. Rien, voilà ce qu’il en reste. Sirius se désincarne à sa mort en le principe même de l’absence, quoique sa disparition soit d’une redoutable et irrépressible présence pour Harry. Sirius n’est plus là ; tout ce qu’il laisse de lui, c’est l’invisible, l’impalpable, mais l’étouffante, l’omniprésente mort.
Sirius Black et Severus Snape, figures de doubles
Severus Snape n’est pas la seule figure de double de Sirius. Il y a James Potter, évidemment, le frère de cœur de ce dernier. Et dans une autre mesure il y a sa cousine Bellatrix Lestrange. Snape, néanmoins, est placé dans un certain parallélisme avec Sirius.
Comme Harry avec Draco, Snape et Sirius sont des figures de frères ennemis. La haine qui les lie est irrépressible, et aussi viscérale que la haine ayant lié James à Snape et que l’amitié l’ayant lié à Sirius. Dans leur jeunesse, cela aura eu conduit Sirius a tendre un piège mortel à Snape. Par la suite, cette haine ne désemplit pas. Snape ne demande qu’à tuer Sirius lorsqu’il le retrouve dans la Cabane hurlante ; c’est une gageure pour Dumbledore que de parvenir à leur faire se serrer brièvement la main après le retour de Voldemort ; et si tant bien que mal ils arrivent à se tolérer Grimmauld Place, lorsque Harry est en jeu ils en viennent rapidement aux baguettes.
En soi cela n’en fait pas des doubles, mais déjà la haine de l’un envers l’autre n’a d’égale que sa réciproque, ce en quoi ils se placent d’un point de vue affectif sur un pied d’égalité.
Au-delà de cela, tous deux présentent une certaine ressemblance. Leurs prénoms : Sirius et Severus, sont phonétiquement proches. Et leurs descriptions physiques se renvoient. Lorsque Harry les voit pour la première fois, ce sont des hommes aux cheveux noirs, longs et sales, et au teint cireux. Sirius est décrit comme un cadavre en qui seuls les yeux laissent briller une lueur de vie ; comme en miroir inversé Snape est quelqu’un de bien vivant mais dont les yeux pour la première fois apparaissent vides à Harry.
Sirius n’apparaît ainsi cependant qu’après son passage à Azkaban. Avant cela, c’est autrement qu’il est le miroir inversé de Snape. Snape n’a aucune grâce et n’attire que les quolibets des filles ; Sirius au contraire a une beauté et une élégance naturelles qui lui attirent tous les regards.
À part cela, ils étaient avec James les élèves les plus doués de l’école. Certes James et Sirius sont dits être les plus brillants. Mais Sirius lui-même souligne que Snape, lorsqu’il intégra Hogwarts, connaissait plus de sortilèges que les élèves de septième année, et le manuel du Prince confirmera bien les talents exceptionnels de Snape en tant que sorcier.
Par ailleurs tous deux peuvent apparaître comme des traîtres à leur famille. Sirius, sa famille de sang, puisqu’il renie la doctrine des Black ; Snape sa famille d’adoption, celle des Mangemorts.
Il y a surtout un parallèle entre les deux personnages si l’on se place du point de vue de l’affect de Harry : si l’on écarte les deux figures quasi-divines de Dumbledore et de Voldemort, Sirius est l’homme que Harry aime le plus, et Snape celui qu’il hait le plus. Dans son cœur, ainsi, c’est un face à face amour/haine auxquels se renvoient les deux personnages. Et même alors, pendant un temps, jusqu’à ce que la vérité n’éclate, Sirius est pour Harry l’homme qu’il hait le plus, puisqu’il croit qu’il a trahi ses parents et causé leur mort ; comme il haïra d’autant plus Snape d’avoir tué Dumbledore – là encore, sentiment infondé.
Dans le cœur de Harry, ainsi, l’un se trouve au paroxysme de l’amour, et l’autre de la haine, ce qui d’ailleurs est parfaitement réciproque, puisque l’amour de Sirius pour Harry est inconditionnel, et la haine de Snape envers lui ne l’est pas moins. Jusqu’à ce que la vérité éclate, et que Harry, comme pour Sirius, se rende compte que Snape méritait en réalité toute sa considération. Alors, Harry tient Snape en aussi grande estime que Sirius.
Au croisement de cela, la figure de James. Harry est le portrait de son père, et Sirius comme Snape font une focalisation sur cette figure. Chacun sait que Harry ressemble à son père. Mais Sirius et Snape agissent bien souvent comme si c’était lui et non Harry qu’ils avaient face à eux. Où tous deux vivent un même processus intérieur, qui est la fixation sur un passé révolu et sur une image présente qui leur apparaît comme la résurgence de ce passé. Le même amour de Sirius pour James se reporte sur son fils ; et la même haine de Snape pour lui.
Et lorsque Sirius meurt, Harry se focalise lui-même sur le fait d’en incriminer Snape. Peu lui importent les arguments : il ne pardonnera jamais à Snape la mort de Sirius. Pour lui, le sort de Sirius est indissociable de la figure de Snape.
Enfin, les personnages de Sirius et de Snape se rejoignent plus objectivement en ce que pour Harry leur image oscille entre celle d’une menace et celle d’une protection.
Sirius est au départ présenté comme un dangereux assassin qui cherche à tuer Harry, et lui apparaît sous forme canine comme un Sinistros. Harry apprend qu’il est son parrain, donc la personne qui, désormais que ses parents sont morts, a vocation à le protéger, mais il croit encore à la menace. Lorsqu’éclate la vérité, il se rendra vite compte que sa protection est bel et bien l’unique souci de son parrain, et que celui-ci serait prêt à tout pour cela.
En ce qui concerne Snape, Harry croit lors de son premier match que Snape cherchait à lui nuire en ayant ensorcelé son balai, mais se rendra compte qu’en réalité il prononçait un contre-sortilège visant à le protéger. De même Dumbledore confie à Snape la tâche d’enseigner à Harry l’occlumancie – quoique là, retour des choses, l’expérience le fragilise plus qu’elle ne le protège contre les incursions de Voldemort dans son esprit. Néanmoins Snape fournit du faux Veritaserum à Umbrige lorsque celle-ci veut forcer Harry à révéler la cache de Sirius, et c’est lui qui prévient l’Ordre du Phénix de son non-retour de la forêt lorsqu’il part chercher son parrain au ministère. Et même après avoir tué Dumbledore, il arrête l’un des Mangemorts ayant commencé de soumettre Harry au sortilège de la torture. À contrecœur, ainsi, mais de façon récurrente, Snape protège Harry lorsqu’il est en danger. Par ailleurs c’est lui qui fournit à Harry l’épée de Gryffindor, sur ordre de Dumbledore, de façon que le jeune sorcier puisse détruire les Horcruxes en sa possession. Snape ainsi apparaît à sa manière le pendant, certes moins aimable, de Sirius Black : pour Harry, une étoile noire.
Sirius Black et Bellatrix Lestrange, figures de double
Sirius entretient une relation de haine farouche avec un autre personnage : sa cousine, Bellatrix Lestrange. Elle fait partie de tout un pan de sa famille qu’il ne considère pas comme apparenté à lui. Et, dit-il à Harry, elle particulièrement : « She’s certainly not my family » . Il focalise ainsi sa haine sur elle, comme par ailleurs il la focalise sur Snape, et, comme pour Snape, celle-ci le lui rend bien. De la même façon, ainsi, il sont affectivement placés sur un pied d’égalité, en raison de leur même haine réciproque.
Mais ils partagent également plusieurs points communs.
Physiquement, leur première apparition physique à Harry est décrite de façon comparable : tous deux ont de longs cheveux bruns, le visage émacié et les traits creusés, et évoquent à Harry une tête de mort, néanmoins animée en ses yeux d’une lueur perçante. Harry fait du reste lui même le rapprochement lorsqu’il contemple le visage de Bellatrix dans le journal : comme Sirius, elle garde les vestiges d’une grande beauté, atteinte par ses années de détention à Azkaban.
Leur tempérament est également comparable. Tous deux sont terriblement orgueilleux. Lorsque Harry découvre Bellatrix dans la Pensine à son procès, elle apparaît assise sur son siège comme sur un trône. Quant à Sirius, Harry le découvrira lui même dans la Pensine à l’âge de ses examens se balançant négligemment sur sa chaise et se vantant de tout avoir réussi à la perfection.
Tous deux revendiquent également une fidélité indéfectible à leur cause et au maître de celle-ci : Bellatrix, à l’Ordre des Ténèbres et à Voldemort, dont elle se targue d’être la plus fidèle servante (elle ne supporte pas, notamment, que Snape ait pu avoir été mis dans le secret par Voldemort pour la mission que celui-ci confie à Draco, et qu’elle-même n’ait pas su que Snape le sache) ; Sirius, à l’Ordre du Phénix et à Dumbledore.
Tous deux ont par ailleurs une certaine propension à se maintenir dans la jeunesse. Pour Sirius, cette propension consiste à vouloir retrouver James en Harry. Ce qui est en un sens compréhensible, non seulement parce que Harry est le portrait de son père, mais encore parce que Sirius, au moment d’être envoyé à Azkaban, laisse derrière lui son meilleur ami pour, après douze ans de parenthèse carcérale, revenir au monde face à son fils qui en est l’image. Pour lui, il s’agit de reprendre avec Harry une vie interrompue après la mort de James. Avec lui, c’est sa jeunesse qu’il retrouve là où il l’avait quittée. Quant à Bellatrix, cette propension est pathologique et relève de la régression. Au ministère, elle adopte régulièrement avec Harry une voix d’enfant et, alors qu’il a presque seize ans, va jusqu’à l’appeler « little bitty baby Potter » . Elle peut également agir de façon inconsidérée, comme lorsqu’elle veut arracher la prophétie des mains de Harry alors que la sphère manque de se briser, et que Lucius Malfoy, son beau-frère, doit la rappeler à l’ordre comme une enfant.
Tous deux sont joueurs, enfin, de tempérament. Chez Sirius, cela prend une forme amusante lorsqu’il s’agit de divertir Harry à King’s Cross. Cela se révèle plus dangereux pour lui dès lors qu’il s’avise de prendre trop de risques personnels. En ce qui concerne Bellatrix, cela relève du sadisme. La torture d’autrui est son jeu préféré, et elle s’applique à le pratiquer dès que l’occasion s’en présente. Après avoir torturé Frank et Alice Longbottom jusqu’à la folie, au ministère elle prend un malin plaisir à torturer leur fils Neville, a vouloir torturer Ginny devant Harry, elle torture également Kingsley Shackelbolt, et s’essaie encore à torturer Harry. De même, elles torture Hermione dans le dernier opus.
Pour toutes ces raisons, Bellatrix apparaît comme le pendant féminin et démoniaque de Sirius. Tous deux se retrouvent d’ailleurs pour un dernier jeu commun dans la salle de la Mort au Département des mystères. Leur hargne réciproque les conduit à continuer de combattre alors même que Dumbledore est arrivé et que tous les autres combattants ont cessé la lutte. « Come on, you can do better than that! ! » lance alors Sirius à sa cousine. Comme si sa vie n’était pas en jeu. Elle l’est pourtant, et il la perd alors que le rire ne s’est pas encore tout à fait effacé de son visage.
Même après la mort de Sirius, la figure de Bellatrix est associée à la sienne comme une ombre. Alors que Sirius, en effet, a fait de son filleul son héritier, se pose la question de la légitimité ou non du legs du 12, Grimmauld Place à sa personne. Or, si en raison des mesures prises par les Black, Harry ne peut en hériter, c’est alors Bellatrix qui apparaît comme l’héritière du lieu et ainsi de son cousin. Harry prend à ce moment la place de son parrain dans la compétition avec Bellatrix. Mais c’est en tant qu’héritier de Sirius, que prolongement de sa personne. Ainsi, même après sa mort, Bellatrix se présente comme la figure susceptible venir en lieu et place de Sirius. À défaut de testament de sa part, elle en eût été la continuation, l’héritière naturelle.
Par ailleurs sa propre mort est analogue à celle de Sirius. Face à Molly Weasley, elle joue, persuadée qu’elle ne mourra pas : « Bellatrix laughed, the same exhilarated laugh her cousin Sirius had given as he toppled backwards through the veil, and suddenly Harry knew what was going to happen before it did » . Le sourire de Bellatrix se fige, et elle tombe morte comme son cousin. Comme lui, d’avoir trop joué jusqu’à la fin.
Harry, Sirius et le complexe d’Œdipe
Si Sirius peut être concerné par le désir parricide inconscient de Harry, c’est qu’il est pour lui une figure paternelle. Il n’est pas son père biologique mais il est son parrain, son père de substitution, et leur relation est d’ailleurs vécue comme telle.
Consciemment, Harry ne veut évidemment pas la mort de Sirius. Il adore son parrain, est prêt à tout pour lui et en fait preuve au ministère, où, loin de vouloir le tuer, il s’acharne à vouloir le sauver. Mais le fil tissé par L’Ordre du Phénix, à savoir toutes ces portes que Harry cherche en rêve à ouvrir, toujours plus loin, c’est-à-dire en réalité la quête de la prophétie, aboutit à ce double événement qu’est la mort de Sirius, accompagnée de la révélation de la prophétie. Or cette prophétie, que Harry désire tant dans ce tome sans savoir pourtant qu’il s’agit d’une prophétie ni encore moins ce qu’elle révèle, que dit-elle ? Que l’un ne peut vivre tant que l’autre survit. Certes en la forme elle concerne Voldemort. Mais le constat est là : toute la quête inconsciente de Harry, inconsciente car insufflée en rêves en lui par Voldemort, par sa face sombre, donc, consiste à atteindre cette prophétie. Jusqu’au rêve final de l’œuvre où Harry a cette vision de Sirius qui attend de mourir et qui se trouve précisément dans la salle des prophéties. D’un Sirius qui l’attend lui, Harry, dans la salle des prophéties.
Harry vole au secours de son parrain, non pour le tuer, mais pour le sauver. Si Œdipe avait fui ceux qu’il croyait ses parents pour ne pas accomplir son destin et tuer son père, Harry au contraire se précipite vers sa figure paternelle pour le sauver. Fausse route pour tous deux, et aucun n’échappera à l’irrémédiable, qu’ils seront finalement inconsciemment allés chercher. Si Œdipe n’avait pas quitté ses parents adoptifs, il n’aurait pas croisé le chemin de Laïos et ne l’aurait pas tué. Si Harry ne s’était pas précipité au ministère pour sauver Sirius, lui-même n’aurait pas volé au secours de son filleul et il ne serait pas mort – qui plus est le seul mort de l’expédition. Harry se trouve impuissant devant la mort de Sirius. Néanmoins tout ce qu’il aura fait y aura conduit, et il aura suivi cette figure de père jusque dans l’antre de la mort, la salle du même nom.
Cette lecture de l’épopée de Harry est symbolique, et renvoie à un désir inconscient qui n’ôte rien à l’amour réel qu’il porte à son parrain. Cette dimension inconsciente est notamment exprimée par deux éléments. D’une part, ce sont les rêves de Harry qui le poussent toujours plus loin à vouloir pénétrer le ministère et ce qu’il y trouvera, c’est-à-dire la mort de Sirius. D’autre part le ministère, en tant que lieu souterrain, s’apparente à tous ces lieux, qui, grottes, antres ou cavernes, symbolisent l’inconscient. Pour Œdipe, ce lieu est la gorge étroite où il rencontre son père. Ce qui peut faire dire en l’occurrence que cette quête parricide de Harry se place entièrement à ce niveau de l’inconscient, que ce soit dans sa tête ou dans des lieux extérieurs.
Après cela, Harry prendra effectivement la place de cette figure paternelle, puisqu’il est l’héritier de Sirius. S’il n’hérite pas au sens propre d’un royaume, comme Œdipe, il hérite du 12, Grimmauld Place. Et s’il n’épouse pas sa femme, puisque Sirius était célibataire, il hérite en revanche d’un elfe de maison, tout dévoué en ce qui le concerne non à la femme mais à la mère de Sirius, dont Harry à travers son portrait devra d’ailleurs désormais s’accommoder. Il hérite ainsi du royaume de Sirius, après avoir été involontairement certes, mais de fait, à l’origine de sa mort.