Re: LA FORTERESSE DE PAULE
Envoi de Saint-Symphorien, source principale de l'aqueduc de Carhaix le 30 Janvier 2001:
Réponse à: Re: LA FORTERESSE DE PAULE envoi de Marc'heg an Avel le 25 Octobre 2000:
Extrait de EMGANN KARAEZ. La Bataille de Carohaise. copyright. JCE Even. 1996. *********************************************************
Saint Symphorien: (nom de lieu)
Toponyme double, en Paule, désignant aujourd'hui à la fois une fontaine et un camp d'époque gauloise en cours de fouilles archéologiques.
a) Camp repéré au cadastre sous le nom de Kastell Bras: site dâté du 2ème Age du Fer, en cours de fouilles et sur lequel ont été retrouvées en 1988 des amphores et la statuette du Chanteur à la lyre ou cithare, suivies de deux autres statuettes en juillet 1996. Préalablement connu sous le nom de Castellodic (fin XIXè) et Catellandic (fin XVIIIè). Gaultier du Mottais, repris par La Messelière, donne la graphie Castel-Odic (SECDN, 1934; p 59).
b) Fontaine repérée au cadastre sous le nom d'Ar Feunteun. Le site se trouve à 500m à peine à vol d'oiseau de Bréssilien / Brécilien et à 70m de l'angle du camp gaulois de Kastell Bras / Castellodic en cours de fouilles, séparé seulement de celui-ci par sur la route gallo-romaine de Carhaix à Vannes, qui passe à Coatulas et Kermoisan, en direction de Paule. Ce toponyme forme avec Bréssilien / Brécilien un couple indissociable, puisqu'il se trouve à proximité de la même route et du même ruisseau. Compte tenu de l'importance vitale de cette source dite de Saint-Symphorien liée à l'alimentation en eau potable de l'aqueduc de Carhaix, on peut lui accorder un caractère sacré à l'époque gallo-romaine. Elle a manifestement été honorée à l'époque païenne, soit par une pierre symbolique, soit par une statue, soit par un petit autel votif. Une petite chapelle existait encore à proximité de la source jusqu'à la fin du XVIIIè siècle; son emplacement figure sur le plan général de fouilles. Le toponyme moderne est manifestement une anomalie anachronique. En effet, selon une version, Symphorien serait né à Autun vers 160 et y a été martyrisé, puis décapité, vers 179, sous Marc-Aurèle, tandis que selon une autre version il aurait été martyrisé sous Aurélien, (retenir la similitude des noms !), empereur de 270 à 275. Symphorien fait partie des héros-martyrs de la religion chrétienne, qui en a fait un saint, honoré le 22 août. On peut trouver curieux qu'un gaulois d'Autun porte un nom grec. S'il s'agit d'un personnage dont les parents étaient grecs, cela peut se comprendre aisément. Sinon, il faut envisager que son nom soit une traduction d'un nom gaulois. Il faut dire qu'Autun (Augustodunum = forteresse impériale) était le siège de l'accadémie romaine en Gaule, dont l'admiration pour la culture latine et grecque était sans bornes. La traduction des noms celtiques en grec est largement prouvée. Dans le cas des Bretons, nous avons en particulier celui de Mori-mannos (Morvan) traduit en Pelagos (Pélasge). Dauzat précise d'ailleurs à propos des toponymes en Saint-Symphorien qu'il s'agit d'une forme savante. Il ne fait que reprendre l'avis d'A. Longnon qui, à son N° 2071, affirme "Saint-Symphorien, forme savante substituée à diverses formes vulgaires ayant eu cours au moyen-âge, et répondant d'ordinaire à la variante Siforianus". Il cite les cas de Sainte-Feyre et Dompcevrin.
La présentation du texte que Jacques de Voragine consacre à Saint Symphorien prétend que "...Symphorien vient de symphonie. Car il fut comme un instrument de musique qui rend des sons harmonieux de vertu. Dans un instrument de musique, il y a trois choses, comme elles existèrent dans Symphorien. D'après Averroès, l'objet qui résonne doit être dur à la résistance, doux pour la prolongation des sons et large quant à leur ampleur. De même Symphorien fut comme un instrument de musique; il fut dur à lui-même par austérité, doux aus autres par mansuétude et large à tous par grandeur de charité".
Si, en renversant l'analyse, l'on recherche une traduction celtique du nom de Symphorien, on peut alors envisager plusieurs hypothèses.
Le culte de Saint-Symphorien à Paule, dans le plou de Ethbin (Plévin), correspond à la christianisation, que l'on situe à l'époque de Charlemagne, d'un site où lieu de culte beaucoup plus ancien d'époque gauloise. On peut insérer cette juste observation de Jean Markale , Christ. Celt, p 163 : "... un lieu sacré demeure toujours sacré même si la religion a changé. Si le culte célébré à un endroit est irrécupérable par la nouvelle religion, on y substitue un autre. Si le personnage divin honoré dans un lieu consacré est trop gênant, on en fait un démon et on voue cet endroit aux puissances maléfiques. De toute façon, il y a continuité. Il ne peut y avoir rupture. Il est d'ailleurs vraisemblable que l'emplacement des sanctuaires les plus anciens n'a jamais été choisi au hasard: une hauteur, une source, une clairière, ou un lieu soupçonné d'être un noeud de courants telluriques, ou encore un endroit privilégié par rapport au soleil levant, tout cela constitue une justification. Et la justification tient toujours malgré le changement."
P.Galliou, p 188: " Les sources, lieux de naissance des eaux ou dispensatrices de bienfaits, jouissaient d'un prestige particulier, comme en témoignent les pratiques magiques largement édulcorées par l'Eglise, cependant - attachées aux fontaines de Bretagne, ou le culte dont elles étaient l'objet...."
M.Renouart et N.Merrien, p 44 : "... Une fontaine sacrée, nous l'avons dit, est souvent associé au culte des saints protecteurs, ce qui confirme qu'il s'agit d'un culte païen christianisé. Il faut en effet se souvenir que, dès le IVè siècle, l'Eglise avait, avec violence, condamné le culte des fontaines et des sources. Comme l'écrit Hervé Martin, "le culte dont elles faisaient l'objet remontait aux temps préhistoriques, et n'avait pas été déraciné par les condamnations des conciles du haut Moyen-Age, qui interdisaient de "s'attacher aux sources" et dénonçaient "les insensés qui pratiquent des superstitions près des fontaines"...Entre le XIè et le XVè siècle, le clergé reprit l'offensive pour extirper ces survivances païennes, mais de façon plus habile. Ne se contentant pas de jeter la malédiction sur certains lieux, (la fontaine du Diable, l'étang au Diable), il participa aux cérémonies pour les épurer peu à peu et imposa aux fontaines le patronage d'un saint : Roch, Clair, plus souvent la Vierge, dont la statue fut placée dans un oratoire tout proche ou sous un petit abri. Il arriva même que des chapelles fussent érigées exactment au-dessus des points d'eau."
Le nom gaulois de la source a donc disparu, débâptisé et christianisé au profit de Saint Symphorien. Le cas est loin d'être unique, car très nombreux sont les noms de lieux et de personnes gaulois qui ont été débâptisés de la sorte au profit d'un saint chrétien. Mais on a pu remarquer que ce re-bâptème s'est souvent faite aussi en utilisant des artifices de symboles, soit sur des jeux de mots en jouant sur des noms de personnes (par exemple la déesse Brigit transposée en Notre-Dame, Jovinus / Jupiter remplacé par Saint-Jean, etc), soit en jouant sur les symboles de l'iconographie ou du statuaire (par exemple, le cas très connu de la déesse Isis tenant Horus dans ses bras, transformée en la Vierge Marie portant Jésus dans ses bras, ou encore les statues des vierges noires, des femmes couchées, etc, dont la Bretagne possède plusieurs cas typiques, ... sans oublier la célèbre Venus de Quinipily).
On peut alors envisager que dans le cadre de la christinisation du lieu qui nous intéresse, l'Eglise chrétienne a cherché à utiliser un symbole existant, de façon à ne pas choquer la population, en le remplaçant par une interprètation chrétienne, par l'introduction d'un nom de saint par ailleurs inconnu et non honoré dans le pays, quite à transgresser quelque peu les limites de la symbolique ou de la phylologie.
Une réponse immédiate et directe est proposée par le récit même du martyr de Saint- Symphorien : "... près de l'endroit où saint Symphorien avait consommé son martyre se trouvait une fontaine, et ce fut là que de pieux chrétiens ensevelirent le corps du fils d'Augusta..." (envoi de la mairie de Saint-Symphorien, de la Sarthe). Cette indication, qui n'est pas forcément fausse au premier degré, a donc pour effet de mettre en rapport le thème de Symphorien avec celui d'une fontaine. S'agit-il d'un fait réel ou d'une tentative de mystification ?
A quel jeu de mots peut alors se prêter le nom de Symphorien ? Quel rapport peut-il y avoir au deuxième degré entre Symphorien et la fontaine du martyre qui, comme toute fontaine, devait déjà être l'objet d'un culte païen. Voilà la question à laquelle nous pouvons répondre au moins de trois façons :
a) On peut faire dériver la deuxième partie du nom du verbe grec phorein, qui signifie porter, celui qui porte, ce qui ne présente pas de problème majeur, la plupart des saints possédant (portant) des attributs qui permettent justement de les distinguer. Mais que porte-donc Symphorien ?
Il n'est peut-être pas inutile de reprendre de le texte de Jacques de Voragine à propos de Saint Symphorien : "Symphorien vient de symphonie. Car il fut comme un instrument de musique qui rend des sons harmonieux de vertu. Dans un instrument de musique il y a trois choses, comme elles existèrent dans Symphorien. D'après Averroès, l'objet qui résonne doit être dur à la résistance, doux pour la prolongation des sons et large quant à leur ampleur. De même Symphorien fut comme un instrument de musique, il fut dur à lui-même par austérité, doux aux autres par mansuétude et large à tous par grandeur de charité. " L'iconographie chrétienne ne semble pas pouvoir nous apporter un soutien dans cette recherche. Symphorien est habituellement représenté en diacre. Par contre, nous disposons localement et très précisément, un personnage musicien : la statuette découverte au camp de Kastell Bras / Castellodic représentant un gaulois portant une sorte de cithare. On ne peut éviter de mettre ces deux éléments en rapport. Bien entendu, le personnage représenté sur la statuette n'est pas Symphorien, puisqu'il s'agit d'un gaulois qui porte un torque et bien antérieur dans le temps à Symphorien, lequel peut apparaître alors comme le moyen de christianisation d'un lieu de culte païen, par translation symbolique de la fonction d'un personnage. Cela suppose cependant que l'appellation du nom du camp gaulois n'ait pas subi d'interruption, ce qui est loin d'être prouvé.
b). S'agissant d'une source émanant d'un nappe phréatique, on peut noter que ce type de sources était sous le vocable de Furrina, doublet féminin de Fons (fontaine, puits), mère des nymphes Furrinae, nymphes des sources. L'étude a été faite par G.Dumézil, dont voici quelques extraits :
"On se souviendra aussi que c'est au pied des hauteurs et dans les roches siliceuses que les eaux sont abondantes, fraiches et salubres, alors que, en terrain plat, elles sont jaunâtres, lourdes, tièdes et de mauvais goût, à moins que, là même, elles ne proviennent d'un lieu plus élevé..." "... A côté de Neptune, maître des eaux naturellement patentes depuis leur source jusqu'à la mer et par-delà, Furrina a pu régenter les eaux secrètes, accessibles à la seule industrie des hommes ... Déjà en possession de toutes les eaux de surface, douces et salées, Neptune aurait annexé la dernière province de son élément, les eaux contenues dans les poches du sous-sol, ne laissant à Furrina, aux Furrinae qu'une position subordonnée comme celle de Fons, quelques tabourets de nymphes. Mais alors que Fons, éventuellement les dieux Fontes, bien défendus par la limpidité de leur nom, ont toujours été compris comme le patron des sources ou les patrons de telles ou telles sources particulières, Furrina, puis les nymphes Furrinae, coupées de leur support étymologique, a été, ont été finalement réduites au mystère de leur nom..."
"... les Furrinalia concerneraient la fabrication industrielle des ouvertures par lesquelles les eaux intérieures seront, de force, tirées à la lumière..."
Le calendrier romain ancien comportait des fêtes incantatoires dédiées à ces divinités aquatiques', correspondant, comme il se doit, aux périodes les plus sèches de l'année: - le 23 juillet : Neptunalia, fêtes de Neptune, dieu des cours d'eau; - le 25 juillet : Furrinalia, fêtes de Furrina, déesse des sources; - le 17 août : Portunalia, dieu des ports et des portes; - le 13 octobre: Fontinalia; fêtes de Fons, dieu des puits et sources;
Accessoirement et en confirmation de ce qui vient d'être dit ci-dessus, on peut reprendre l'exemple cité par A.Neyton de Saint Nabo et Saint Ploto, qui ont remplacé Neptune et Pluton près de la fontaine guérisseuse de Nolay en Bourgogne, où les Romains avaient érigé les statues ...(Clefs païennes.., p 106).
Une visite sur les lieux de la fontaine de Saint-Symphorien, jointe à l'étude des cartes géologiques, apporte les réponses suivantes :
- l'eau de la source de Saint-Symphorien provient effectivement d'une nappe phréatique importante située en amont. Le nom de l'endroit d'où elle sort s'appelle : ar feunteun. Celui de la parcelle voisine : Liors ar comper.
- localement, actuellement, la prononciation du nom de la source donne à peu près, de façon auditive : siforine.
- la source est située en contre-bas d'un relief bien marqué. Elle comportait autrefois une petite chapelle, de laquelle est issue la cloche carolingienne qui est conservée en l'église de Paule. Cette chapelle a été détruite à la fin du XVIIIè siècle. J'ignore si cette destruction est liée à l'épisode révolutionnaire.
- Un nom originel, proche de la racine bhrewr / bhrunés, qui a donné le celtique bron = source, sein, le germanique brunna = source, le latin Furrina = déesse des puits, est donc tout à fait plausible. On peut alors conjecturer, sans risque majeur, un jeu de mot entre furrin- = radical de Furrina, et phorein = forer, ce dernier étant alors précédé de Saint, en guise de christianisation, pour donner Cyphorien ou Symphorien.
c). Enfin, une autre analyse s'impose d'elle-même à partir du texte relatant la visite de Merlin à Viviane. Il y est dit en effet que Viviane est la fille de Dyones, lui-même filleul de Diane.(Voir les explications de ces noms). Nous pouvons alors nous rapprocher du nom de la divinité masculine Bacchus / Dyonisos.(Voir l'explication de ce nom). On ne peut alors manquer de mettre en parallèle le thème de Bacchus, élevé par les nymphes, divinités des sources (Furrinae), puis éduqué par les muses, divinités des Beaux Arts, dont la poésie et la musique, avec la symbolique de la fameuse statuette : un homme jouant de la lyre, instrument des dieux. La conclusion s'impose d'elle-même: on peut l'identifier en un Bacchus gaulois, protecteur de la source (= de Dyones), remplacé par Saint Symphorien, par l'intermédiaire de Cybèle.
A l'appui de cette idée, on peut citer le cas de la rivière Bèze, en Bourgogne, évoquée par M.Grandin (p. 456 et 457) et dans le nom de laquelle on pourrait chercher une étymologie en *B°K- : "Le spectacle de la source vauclusienne de la Bèze ... est étrange et quelque peu envoutant. C'est un puissant "bouillant" au fond d'une cuvette entourée de falaises blanches.... " ... Bèze ... né d'une immense source d'eau pure".
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