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Le SAMU et les réseaux structurés et coordonnés de soins d'urgences au Maroc :
luxe ou nécessité?
(7/29/2003)
COPIE-COLLE DR IDRISSI WWW.LIBERATION.PRESS.MA
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Les secours, les premiers soins, la médecine d'urgence et la gestion des risques sanitaires constituent, partout dans le monde, un sujet d'actualité placé au centre de l'intérêt porté à la médecine. Il revêt, en effet, une importance de plus en plus soulignée dans les sociétés contemporaines qui sont caractérisées par l'exigence d'une médecine à "résultat". Ceci a pour corollaire un engouement transversal de toutes les disciplines médicales pour les pathologies regroupées sous le vocable d'"urgences médicales". Cependant, il parait paradoxal que la Mission de la médecine d'urgence demeure encore imprécise dans l'institution ou même le réseau de soins. Mieux encore, son contenu, quoique cerné dans le monde anglo-saxon et dans certains pays arabes, demeure sujet à controverse dans certaines enclaves et d'aucuns continuent même à arguer, pour s'en défendre, qu'il s'agit d'une discipline transversale qui ne peut prétendre au statut de spécialité ! Comme si l'infectiologie, la réanimation médicale, la médecine interne ou même la médecine du travail se limitaient à un organe précis. Comment donc pourrait-on dépasser ce dogme pour pouvoir mieux asseoir la formation de nos futurs "urgentistes" et contribuer à améliorer la prise en charge des pathologies aiguës qui se déclarent à tout moment et en tout lieu ?
Au Maroc, l'intérêt pour cette discipline s'est concrétisé dés la fin des années 90 par la promotion des salles "d'observation" des hôpitaux en Services d'Urgences et/ou en salles de "décochage", à part entière. La direction des hôpitaux du ministère de la Santé (Division des urgences et secours), ne cesse de faire progresser le dossier par de multiples actions, dont le début de mise en place "des centres de régulation" et le lancement d'une stratégie nationale de développement des urgences et de gestion des risques sanitaires.
C'est dans le cadre de cette démarche, qu'il est utile de proposer une vision concernant le développement et l'orientation des réformes qu'exige la pratique d'une médecine d'urgence moderne et adaptée aux besoins de notre population. Une médecine de réseau par excellence, où tout est mis en œuvre pour offrir au "malade urgent" une réponse à sa plainte, par le moyen le plus rapide, mais aussi le plus adapté à son état et à son emplacement géographique. Et pour lui garantir au besoin un cheminement prioritaire à partir du moment de sa prise en charge, au sein de ce réseau structuré et coordonné.
Cette vision doit intégrer toutes les questions qui embrassent les multiples facettes de l'organisation de la prise en charge des malades urgents, mais surtout celle qui a trait à l'identification et à la définition de la "mission urgence". Il s'agit là de la prise en charge au sens large de la "situation d'urgence-santé" dans la société, n'impliquant pas nécessairement une structure au "sens traditionnel" du terme comme le service d'accueil des urgences ou le SAMU,...
Un diagnostic de l'état des lieux doit ensuite être fait, afin de mesurer le degré actuel d'accomplissement de cette mission telle que définie lors de la première étape. Ceci doit être accompli en se basant d'une part sur le vécu et la connaissance du terrain, et d'autre part sur de multiples rapports et enquêtes réalisés par le Ministère de la Santé (Division des urgences et secours, comité de pilotage des urgences de Casablanca,...) ou pour son compte par des institutions internationales (OMS,...).
Un inventaire des intervenants actuels dans le domaine de l'urgence doit être fait, ainsi que la répartition de leurs missions respectives (territoire, pathologie, environnement, financement, organisation, fonctionnement...). Et s'il est évident que cette "grande mission" ne pourra être remplie entièrement par les intervenants existants à ce jour, quels nouveaux acteurs sera-t-il nécessaire d'envisager ? Et si certains intervenants actuels, encombrés par des tâches secondaires, n'arriveront pas à s'acquitter suffisamment bien de leur "mission urgence", à qui faudrait-il confier ces tâches "secondaires" pour leur permettre de se consacrer à leur mission principale ?
L'éventualité où les services des urgences dévient de leur mission originelle en raison du dysfonctionnement d'un des composants du réseau de santé doit être envisagée (flux indus, dus à l'obstruction d'autres canaux dont les "débordements" dévient vers "l'urgence"), et des mesures correctives doivent être, ensuite proposées, les organiser et les faire évoluer de l'état de simples "individualités" ou de "pièces éparses" vers un état de "communauté complémentaire", de "machine huilée". Un état qui se traduira par des réseaux structurés et coordonnés de soins d'urgence.
Une fois les missions de chacun des intervenants définies (ainsi que la qualification nécessaire à l'accomplissement de la mission) les profils des acteurs doivent être déterminés. Les formations existantes doivent être passées en revue et les ajustements et réformes nécessaires à la qualification pour l'accomplissement de la mission, doivent être proposés.
Enfin, les normes en personnel, équipements et locaux doivent être proposés pour répondre aux missions ainsi définies pour chacun.
Les procédures d'accréditation, audit, évaluation, révision, gratifications, promotion... doivent être proposées pour constituer l'âme du système, et la condition de son développement et de sa pérennisation.
Le point essentiel pour démarrer cette réflexion est la définition claire de l'objectif général assigné au SAMU et aux réseaux de prise en charge des urgences. Cet objectif doit permettre de répondre à l'attente de tout patient présentant un état "d'urgence santé", o qu'il soit sur le territoire national, et quelle que soit la nature de cet état.
L'objectif poursuivi à travers la mise en place du SAMU et des réseaux de soins d'urgences doit tendre à offrir, partout et en tout temps, à toute personne le sollicitant et présentant ou ressentant un problème de santé urgent, un accès lui assurant une prise en charge et/ou une orientation de qualité dans des délais adaptés à son état préalablement évalué au moment de son recours à ce réseau
Ces réseaux, pour s'affranchir de leur mission, doivent répondre à certains critères qui sont :
o Accessibilité : Ils doivent offrir aux patients de nombreux points d'accès, à travers nombre de ses acteurs. Où que soit ce patient, le réseau doit tendre à lui assurer un accès direct physique ou téléphonique.
o Adaptation des soins : Les urgences étant extrêmement diverses, un réseau de soins d'urgence doit avoir la possibilité de fournir une palette de réponses des plus larges pour pouvoir adapter les moyens mis en œuvre aux besoins exprimés ou constatés.
o Intégration : Et pour remplir la condition ci-dessus, il doit pouvoir intégrer un maximum d'acteurs de l'urgence, et idéalement tous, dans un esprit de
Complémentarité : laquelle permettra à chacun de jouer son rôle, et à tous réunis de remplir pleinement la "mission urgence"
o Qualité : Condition sine qua non de l'efficience de ces réseaux, la qualité des soins doit en constituer un pilier essentiel. Elle incombe à tous les acteurs pris individuellement, mais également à tous dans leur fonctionnement global.
o Evaluation : le maintien et l'amélioration continue de cette qualité passent obligatoirement par une évaluation permanente. Laquelle évaluation doit s'adresser aussi bien aux acteurs du réseau comme individualités, mais également au réseau comme entité et au produit final de son action, dans une évaluation de la qualité globale, dans une démarche collective.
o Coordination : Et pour pouvoir fonctionner en tant que tels, ces réseaux doivent être coordonnés à un niveau central ainsi qu'à différents autres niveaux, à définir selon la région et les moyens qui y sont disponibles.
o Evolutivité : Enfin l'architecture de ces réseaux doit être ouverte et évolutive, pouvant intégrer de nouveaux intervenants, évoluer dans la coordination et s'adapter aux changements éventuels dans les systèmes de santé et de secours.
Nous proposons de faire un inventaire exhaustif de tous les intervenants dans le domaine des soins, secours et médecine d'urgence, afin d'en relever les dysfonctionnements. Ceux-ci nous guideront par la suite dans la recherche des mesures correctives dans le but d'optimiser l'efficience des intervenants sur le plan individuel et les préparer à intégrer les réseaux de soins d'urgence.
Il convient de relever de prime abord l'enchevêtrement qui existe entre différentes composantes du réseau de soins d'urgence (RSU) et le reste du système de soins. Le segment urgent de l'épisode de soins s'intégrant au continuum de service de soins, qui comprend également les soins distribués en amont ou en aval par d'autres instances cliniques du réseau. C'est dire que les limites de "l'urgence" sont rarement nettement tracées, et que plusieurs intervenants, rarement "suspectés" d'avoir un rapport avec cette pratique, y interviennent et interagissent positivement ou négativement. Toute entreprise de promotion ne peut donc que déborder sur les limites des intervenants spécifiques et traditionnels dans "l'urgence" pour atteindre d'autres secteurs du système de santé en général.
Il faut donc insister essentiellement sur les dysfonctionnements, car ce sont ces facteurs là qui nous intéressent pour agir dessus et imaginer les mesures de promotion. Une accumulation de facteurs négatifs ne veut nullement dire que le tableau est noir, mais il ne me paraît pas utile de faire l'inventaire des aspects "qui marchent".
A- Constat et observations générales:
La prise en charge des urgences en situation de crise et la gestion des risques sanitaires au Maroc sont caractérisées par:
1- L'inadaptation de l'offre (quantitative et qualitative) par rapport aux besoins exprimés par la population.
2- Une Insuffisance de communication et de coordination entre les différents intervenants. Il n'existe pratiquement pas de communication entre les différents décideurs. Ni la protection civile qui recrute ses propres médecins par le biais du Ministère de l'intérieur, ni le Ministère de la santé (qui est le "consommateur" du produit de la faculté), ni le ministère de l'enseignement supérieur (qui est chargé de la "production") ne savent exactement ce qui est attendu du médecin impliqué dans la prise en charge des urgences
3- Une insuffisance de formation du personnel soignant dans le domaine de l'urgence; ce qui ouvre la porte à des attitudes organisationnelles et de prise en charge des urgences centrées sur les décideurs (médecins...) et non sur les malades. Le médecin de garde aux urgences et le gestionnaire du risque sanitaire ne sont aucunement "redevable" de leurs actes devant la communauté médicale. Ils ne sont soumis à aucune évaluation.
4- Le manque d'autorité et l'absence de pouvoir décisionnel des "décideurs" de la santé (médecins chefs des hôpitaux et médecins délégués); ce qui ouvre la voie à:
o L'absentéisme fréquent des médecins de garde aux urgences (une présence par semaine, voire même une présence tous les dix jours à l'hôpital dans certains cas).
o L'inexistence de garde résidentielle aux urgences même quand le besoin se fait sentir (anesthésie réanimation, traumatologie, chirurgie viscérale,.....) alors même que l'effectif des médecins le permet ( dans certains services de réanimation , les malades sont mis sous ventilation artificielle alors que le médecin est de garde "chez lui ou ailleurs").
5- En matière de prise en charge hospitalière et pré-hospitalière:
o Les patients se rendent d'eux-mêmes, de plus en plus souvent, dans les services d'urgences
o Il n'y a pas de prise en charge pré-hospitalière particulière des cas les plus sévères.
o Il n'y a pas de pratique de l'orientation des patients
o L'établissement de l'accueil n'est presque jamais prévenu de l'arrivée d'un patient.
o Les transports sanitaires ne sont pas catégorisés et coordonnés, les structures ambulatoires exercent dans l'anarchie la plus totale.
o Les malades et les blessées sont souvent transportés dans des établissements qui ne sont ni les plus proches, ni les plus adaptés
o Il n'y a pas de pratique de réponse aux appels médicaux
6- En matière de gestion des risques:
L'organisation actuelle des secours en situation de catastrophe et de gestion des risques sanitaires se caractérise par:
o L'absence d'une stratégie nationale, régionale et provinciale d'intervention coordonnée.
o L'insuffisance de préparation des structures du ministère de la santé à réagir rapidement et efficacement par absence de plans hospitaliers, sectoriels et intersectoriels, opérationnels, compatibles, complémentaires et intégrés au plan ORSEC (stratégie d'urgence préventive et non réactive).
o L'inadéquation de la formation de base, de la formation continue, et de la formation post-universitaire pour répondre aux exigences de l'urgence majeure.
o Une coordination et une collaboration intersectorielle cloisonnée sans définition claire des rôles, attributions et responsabilités de chaque intervenant, engendrant des chevauchements.
Ces éléments ont pour conséquences directes:
o Une anarchie des interventions n'obéissant à aucun plan pré-établi;
o Un temps d'attente relativement long avant l'arrivée des premiers secours
o L'intervention de tiers inexpérimentés;
o Le ramassage des blessés en "sac de sable" et leur transfert en "transport-taxi"
Ces éléments contribuent également à l'augmentation du nombre de décès, à l'alourdissement du pronostic fonctionnel des blessés et à l'augmentation du nombre de journées d'hospitalisation.
7- En matière de réglementation:
Dans le domaine de la médecine d'urgence, l'absence de loi cadre et de référentiel national définissant la mission, les responsabilités, les rôles, les attributions et les moyens à mettre en œuvre; organisant les activités, les relations de coopération et de partenariat; et réglementant le fonctionnement des différents intervenants dans l'urgence, a abouti au développement anarchique de structures et de sociétés entraînant inefficacité, chevauchement et manque de professionnalisme.
Ce vide juridique touche particulièrement: l'organisation des urgences; l'organisation des transports sanitaires; l'organisation des secours et gestion des risques que seules "des circulaires" du ministère de l'intérieur organisent.
8- Le refus des évidences "c'est-à-dire la politique de tout va bien" et la recherche d'une solution idéale d'emblée.
B- Occasions Favorables et Obstacles :
Il existe toutefois au Maroc des occasions favorables à une restructuration ( de Fond et de forme) pour une optimisation de fonctionnement des services des urgences et de gestion des risques:
a- Les occasions Favorables:
1- La région: depuis le découpage du territoire national en régions, une certaine autonomie de gestion commence à s'installer. Ainsi, des réflexions locales concernant la réforme des urgences centrées sur les besoins de la communauté commencent à être élaborées.
2- La répartition harmonieuse des établissements de soins publiques à l'échelle du royaume: Le Maroc possède deux réseaux complémentaires de structures d'urgences publiques:
o Le réseau de soins de santé de base (RSSB), d'une part;
o Le réseau des hôpitaux d'autre part
La densité des établissements constituant ces deux réseaux correspond aux besoins du pays pour la prise en charge des urgences.
En effet, les deux réseaux devraient pouvoir accueillir de façon complémentaire les deux types d'urgences que tout système de santé performant doit être en mesure de prendre en charge:
o Les urgences du "généraliste" (qui ne nécessitent que l'examen clinique) dans les établissements de soins de santé de base.
o Les urgences du "spécialiste" (qui nécessitent un matériel médico-technique d'investigation et/ou de traitement) dans les établissements hospitaliers.
C'est donc, plus sur la qualité des établissements existants que sur l'augmentation du nombre des établissements qu'il faut agir.
3- Les médecins et les infirmiers: même si les personnels (médecins, infirmiers,...) ne sont pas tous animés par la même motivation, plusieurs d'entre eux sont prêts à relever le défi d'une nouvelle restructuration. Lors de brèves réunions et discussions tenues avec des groupes restreints de personnels des urgences dans 10 hôpitaux et 5 centres de santé, il est apparu que ceux-ci, bien qu'ils ne soient pas habitués à travailler ensemble à un même projet, beaucoup seraient ouverts à faire équipe dans la planification et la mise en œuvre d'une nouvelle réforme des urgences. La plupart entre eux aiment exercer aux urgences, mais ils ont de moins en moins de satisfaction de le faire dans le contexte difficile. La presque totalité des intervenants ont exprimé de façon claire leur désir de voir s'établir un programme de réforme des urgences qui soit davantage centré et basé sur le malade et orienté vers les besoins de santé d'urgence de la communauté, tout en tenant compte de leurs doléances (motivation, respect de leur dignité, formation,....)
L'enseignement et la formation en médecine d'urgence: Il est admis aujourd'hui qu'un médecin "urgentiste" est tenu de maîtriser à peu près 200 diagnostics, du diagnostic positif à la démarche thérapeutique en urgence. Il doit également maîtriser des gestes invasifs, le maniement de drogues d'urgence et d'anesthésie etc..., c'est dire qu'il y a pour le médecin "urgentiste" un certain nombre de compétences à acquérir, et qui actuellement sont laissées à un apprentissage par "saupoudrage" et "imbibition", sans réelle évaluation et certification. Ainsi, en matière d'organisation, de restructuration, d'amélioration de la prise en charge des urgences et de gestion des risques sanitaires, nous pouvons dire qu'au Maroc, nous avons certains moyens, mais nous n'avons pas de système, nous n'avons pas de stratégie.
b- Les obstacles:
Le Maroc a tout à gagner en allant de l'avant dans une réforme des urgences si on veut être capable de prodiguer de façon efficace et efficiente des soins d'urgence de qualité à l'ensemble de la population. Une telle réforme devra surmonter de nombreux obstacles dont plusieurs relèvent de la culture et de la tradition, alors que d'autres appartiennent d'avantage aux domaines organisationnels et financiers:
o Les obstacles culturels et traditionnels:
Un des principaux obstacles à cette éventuelle réforme des urgences réside dans le fait qu'il n'existe pratiquement pas de communication entre les différents intervenants, chacun se sentant uniquement et complètement responsable de son service ou de son domaine de spécialité, très peu impliqué dans la prise en charge globale et très peu redevable de la communauté médicale de l'hôpital et des décideurs.
L'évaluation des actes de soins prodigués aux urgences ne fait pas partie de la culture de l'hôpital. Par ailleurs, l'avancement dans la carrière dépend assez peu de la qualité des soins prodigués aux urgences.
o Les obstacles organisationnels:
Au Maroc, la prise de décision est fortement centralisée et sujette à de nombreux textes législatifs qui laissent très peu d'autonomie à l'hôpital, encore moins aux structures d'urgence.
Il n'existe pas de communication entre les deux ministères responsables de la formation en médecine générale, encore moins "aux spécificités de l'urgence". La Faculté de médecine et l'hôpital sont éloignés des problèmes de soins d'urgence de la population et ne semblent pas tellement concernés par le profil du futur diplômé qu'ils doivent former (exemple: pendant les sept années de formation, seules 30 heures de cours de réanimation et médecine d'urgence sont programmées; le stage d'externat dans les services d'urgence est optionnel et ne constitue en aucun cas une obligation,...).
o La gouvernance budgétaire:
Le budget de l'hôpital est insuffisant, les ressources à la pratique de la médecine d'urgence sont inadéquates, voire même inexistantes: les salaires n'attirent pas vers l'exercice aux urgences (absence de rémunération des gardes, absence de primes de risque, absence de primes de la motivation des personnels,...), et ne retiennent plus les médecins et infirmiers qui ont tendance à quitter l'hôpital pour un exercice en secteur libéral beaucoup plus prometteur.
Par ailleurs, le système de santé au Maroc est fortement centralisé sous l'autorité du ministère de la santé. La gestion budgétaire est réglée par le gouvernement. Il ne reste que très peu d'autonomie aux hôpitaux (y compris les hôpitaux dits SEGMA "Services d'Etat Gérés de Manière Autonome"). Les budgets sont limités et n'existent pratiquement pas de sommes prévues pour la mise à niveau, l'entretien et l'équipement des urgences qui parfois, sont donnés par des bienfaiteurs ou des organisations non gouvernementales.
Le contrôle budgétaire est exercé en amant plutôt qu'en aval des opérations financières. Des procédures administratives lentes et complexes font que les décisions ne se traduisent pas rapidement en actions concrètes.
C- Le réseau coordonné de soins d'urgence :
Il va sans dire qu'un réseau performant passe d'abord nécessairement par la promotion de ses différents composants, qui doivent être eux-mêmes performants sur le plan individuel. L'existant doit donc faire l'objet de mesures d'évaluation et de promotion avant d'être intégré dans cette "organisation".
L'intégration des moyens ci-dessus, publics et privés, dans le cadre d'un réseau de prise en charge des urgences, est ensuite tributaire de quatre "aménagements" :
1- La prise en charge des prestations des médecins libéraux, des ambulanciers privés et des futurs Samu/Smur dans le projet de réforme de l'assurance maladie obligatoire (AMO).
2- La coordination de ce réseau est bien entendu une condition sine qua non de son fonctionnement.
3- L'établissement de liaisons de télécommunications répondant à des objectifs précis entre certaines de ses composantes.
4- L'élaboration de textes réglementant les modes de fonctionnement des réseaux, les relations entre leurs différentes composantes, ainsi que des protocoles d'entente et des contrats de partenariat ;
D- Les caisses d'assurance-maladie:
La santé est une, et son système se doit donc d'être un !. L'intervention des caisses est essentielle afin de permettre à chacun de jouer son rôle dans la prise en charge des urgences, qu'il se situe dans le secteur public ou privé.
La prise en charge des prestations comme les visites médicales libérales à domicile, les consultations au niveau des services d'urgences des cliniques privées, le transport sanitaire ou l'intervention SMUR (tarification spécifique adaptée), est un préalable au fonctionnement du réseau avec toutes ses composantes.
Sans ce facteur facilitateur, le réseau sera amputé d'une partie de ses composantes et ne pourra tourner à plein régime. Les barrages qui persisteraient sur certaines voies continueront à faire dévier des flux injustifiées sur des structures publiques qui n'en ont normalement pas la charge, et à entraver le fonctionnement optimum du réseau.
Le coût n'en sera peut-être pas moindre pour le système en général, mais la qualité de la prise en charge du malade en pâtira certainement, et le coût généré par les dysfonctionnements, difficilement chiffrable, est sûrement non négligeable.
E- La coordination:
Différents niveaux de coordination peuvent coexister à des échelles également différentes, mais non antagonistes. Un "centre de régulation médicale du SAMU" constituerait le niveau central, à côté de "coordinations" à des niveaux locaux ou plus périphériques, par les services d'urgence des hôpitaux généraux, des gardes médicales privées etc... (comparable à un système nerveux central avec ses voies réflexes et autonomes). Le point principal est que toutes les voies se rejoignent, et que des procédures communes soient mises en place pour une harmonie du fonctionnement du réseau.
Un organe régional d'accréditation et de supervision, constitué de représentants des différents acteurs, en assurera la modération. Des textes réglementaires lui conféreraient les prérogatives nécessaires à la bonne marche du réseau et à la résolution des conflits et dysfonctionnements, ainsi qu'aux nécessaires accréditation, évaluations de la qualité, admissions ou exclusions du réseau etc...
F- Les télécommunications:
Elles constituent les voies de transmission nerveuse de ce réseau, certaines étant non spécifiques, d'autres dédiées.
Un réseau de lignes spécialisées sécurisées et dédiées au réseau doit en effet relier les centres régulateurs aux principaux "points chauds". Des liaisons radios spécifiques doivent également relier les moyens mobiles à leurs régulations propres, ainsi que des liaisons radio partagées par certains composants des réseaux pour leurs actions communes, au quotidien ou en situations d'exception.
Le réseau de télécommunications grand public garde bien entendu toute sa place pour joindre le réseau par le public ou pour des communications entre partenaires.
G- La réglementation, les ententes et les contrats de partenariat:
Le réseau, dans une bonne partie de son architecture, est formel, et ses partenaires y œuvrent dans le respect de leur autonomie et leurs activités autres.
Ces partenaires conviendront, en acceptant cette conception d'action commune dans l'urgence, d'adopter un mode de fonctionnement harmonieux à l'intérieur du réseau. A cet effet, les textes réglementaires et juridiques, les ententes et les contrats de partenariat constitueront l'âme du réseau, définiront son mode d'emploi, mettront en place "le système". Il s'agira de définir comment ces individualités s'intégreront dans le cadre d'un système, adopteront des procédures consensuelles, accepteront le principe de l'évaluation collective et l'adopteront dans leur action quotidienne.
Il faudra pour cela une certaine dose de courage car ça impliquera aussi que chacun renonce à une partie de son pouvoir antérieur, parfois de sa toute puissance, pour accepter des règles du jeu communes qui modifieront sans doute une partie du paysage actuel de gestion de l'urgence.
L'objectif final de la construction du réseau sera en définitive de relier tous les acteurs entre eux par les différents moyens ci-dessus, en apportant les mesures d'accompagnement rendant possible ce mode de fonctionnement. Le tout pour offrir au citoyen des moyens toujours plus simples et plus proches pour accéder aux soins les plus adaptés à son état.
Il s'agit de faire évoluer la situation de l'état d'individualités à l'état de système, et donc de faire en même temps un énorme effort sur les mentalités, sans lequel rien ne sera possible.
H- Conclusion:
Est-il réellement légitime de soulever une question aussi épineuse que celle de la médecine d'urgence, de catastrophe et donc de médecine pré-hospitalière, dans notre pays qui continue à souffrir de nombreuses insuffisances au niveau de son infrastructure sanitaire? A première vue, il serait bon de penser à améliorer les structures hospitalières, et par voie de conséquence les services d'accueil des urgences avant "d'aller à la recherche" de l'urgence (intervention du SAMU) puisque, quelle que soit la qualité du ramassage et du transport, cela serait inutile si elle finit par "traîner" dans les couloirs d'un service d'urgence encore mal conçu à son accueil.
Pourtant, les accidents de la voie publique au Maroc, tuent 4/000 citoyens et blessent plus de 36000 personnes par an. Ils touchent électivement une tranche de vie particulièrement jeune; amputant d'autant, le pourcentage de population active, cette population même qui fait l'essor économique de la nation. Ces accidents coûtent à l'état marocain huit milliards de dirhams chaque année.
Ce n'est donc pas un luxe que d'apporter un traitement spécifique à ces blessés. Il s'agit là d'une nécessité absolue; le tout est d'y répondre avec des moyens adaptés à notre infrastructure sanitaire, sociale et surtout économique.
A mon sens, si pénurie en ressources il y a; elle réside d'avantages en potentialités humaines qu'en moyens matériels. Il ne s'agit pas tant de réclamer des moyens aussi lourds que ceux déployés par les pays industrialisés que de mobiliser toutes les structures existantes ayant vocation de s'occuper de l'urgence.
Professeur Houcine LOUARDI
Chef du service d'Accueil des Urgences
CHU Ibn Rochd de Casablanca
E-mail : louardi2001@yahoo.fr