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Lecture
Psychanalyse en terre d'Islam de Jalil Bennani
Une histoire coloniale
Publié le : 05.09.2008 |
L'histoire de la colonisation française au Maroc écrite par les Marocains est le chaînon manquant de l'histoire générale du pays. C'est sans doute une période que l'on s'acharne à oublier pour des raisons qu'il faudrait un jour éclaircir.
Pourtant, c'est la colonisation qui a fondé la modernité marocaine actuelle. Notre culture actuelle, l'architecture de nos villes, la langue française qui nous sert de véhicule et bien d'autres aspects de notre vie et de notre culture sont l'héritage de cette courte, mais combien riche période de notre histoire. On ne peut éviter ces réflexions au sortir de la lecture du livre du psychanalyste Jalil Bennani qui lui, emprunte, selon le terme de Benjamin Stora, qui l'a préfacé, un autre «détour» pour dire la profondeur de l'imbrication du présent avec ce passé pas tellement lointain.
C'est la psychanalyse bien entendu dont il s'agit dans ce livre ; un «détour» de choix pour comprendre la perception sous-jacente à l'entreprise coloniale, mais aussi pour connaître tout simplement un aspect de l'histoire du pays à travers celle de la psychanalyse en tant qu'élément de l'institution thérapeutique établie par le colonisateur au début du siècle dernier.
Psychiatre et psychanalyste installé à Rabat depuis 1980, Jalil Bennani est également auteur de plusieurs ouvrages dont Le Corps suspect (1980), La Psychanalyse au pays des saints (1996), Parcours d'enfant (1999), Le Temps des ados (2002) et enfin Psychanalyse en terre d'Islam, une réédition toute récente après une première édition en 1996. Pour l'ensemble de ses ?uvres, Bennani a été récompensé en 2002 du prix «Sigmund Freud de la ville de Vienne». Comment la psychanalyse a été introduite au Maghreb en général et au Maroc en particulier ? Quel était l'état des lieux sur le plan sanitaire au Maroc ? Quels en sont les précurseurs et dans quelles circonstances ? Quels sont les maîtres à penser de l'époque et quels étaient les enjeux du débat ? Quelle perception avaient-ils de ce qu'ils appelaient le sujet nord-africain ou encore «l'Arabe» ? Dans quelle mesure l'institution médicale, dont la psychiatrie était au service de l'entreprise coloniale ? C'est à ces questions entre bien d'autres que s'atèle Jalil Bennani, dans cet essai, une contribution précieuse à l'histoire globale de la période coloniale et au-delà.
C'est en 1910 que tout a commencé. Le Maroc est sous pression, une colonisation rampante s'étend à la grande partie du pays. Le corps médical qui s'était déplacé au Maroc a eu tout le loisir de constater, qu'à part les vestiges des vieux maristanes, il n'existait pas d'assistance médicale pour les maladies mentales. En fait, le mal est plus étendu au début du siècle dernier, nous apprend Bennani : « Il n'y a plus de médecins au Maroc et tout enseignement médical a disparu. Les malades se livrent aux saints, aux marabouts ou aux talebs. La chirurgie est aux mains des guérisseurs ou des barbiers qui pratiquent circoncisions et saignées, réduisent les fractures…Les seules institutions sont les maristanes.»
C'est un rapport de deux psychiatres Lwoff et Sérieux, dépêchés en mission au Maroc et ont fait la tournée des "maristanes" à travers le pays qui signale leur aspect carcéral pour fous furieux qu'autre chose. Il en incrimine «l'état de décadence profonde» dans lequel se trouve le pays.
Entre autres suggestions, le rapport préconise l'utilisation des structures existantes, c'est-à-dire les maristanes, en les transformant en établissements hospitaliers pour différentes maladies, dont la maladie mentale. D'autres psychiatres se sont intéressés à l'examen de la conception de la maladie mentale au Maroc et en Afrique du Nord et aux pratiques thérapeutiques afférentes. Le mérite du livre de Jalil est de nous en fournir la teneur, jetant par là une lumière crue sur la culture et la mentalité marocaines de l'époque. Ces psychiatres coloniaux, Doutté, Laoust, Pierson, Mazel, Igert et bien d'autres, dont un Marocain du nom de Omar Boucetta, ont eu le mérite de développer du même coup une réflexion sur la maladie mentale et d'instaurer plus tard la psychanalyse en tant que pratique thérapeutique. C'est en 1919 qu'a été fondée la revue Maroc Médical grâce à E.Speder, Morras, Pean, Perard, et dont le but et d'être un organe d'information pour les médecins et de liaison scientifique et professionnelle. Comptes rendus, publications et travaux de recherche dans différents domaines de la médecine y trouvent leur place.
Les maristanes étant de vieilles bâtisses devenues caduques, on décida en 1931 de bâtir l'hôpital pour aliénés mentaux de Berrechid. C'est le docteur Mazel qui en est le premier médecin directeur.
D'autres structures suivirent après. En 1935, un service à Marrakech pour les malades «musulmans» ; en 1947, l'hôpital psychiatrique de Fès. En 1949, l'assistance psychiatrique au Maroc comprend plusieurs structures dont l'hôpital Colombani à Casablanca, un grand hôpital à Berrechid, un pavillon à Marrakech, etc.
C'est à cette même date que revient l'introduction de la psychanalyse au Maroc grâce au fondateur de la discipline en France, René Laforgue.
D'origine alsacienne, né en 1894, René Laforgue a fait les frais de son appartenance ambiguë à deux nations en guerre, la France et l'Allemagne. Accusé de collaboration avec les nazis, jugé et innocenté à la fin de la guerre, il quitte la France pour venir s'installer à Casablanca en 1949. Cofondateur de la société psychanalytique de Paris et premier disciple de Freud, il est accueilli en maître par la communauté médicale au Maroc. La psychanalyse est à ses premiers balbutiements à l'époque.
Elle est surtout influencée par les idées d'un certain Hesnard, installé au Maroc en 1943, et qui, en écho à la montée de la germanophobie de l'époque, revendiquait «une psychanalyse à la française», c'est-à-dire débarrassée de l'influence «judéo-germanique». Ami de Hesnard et cofondateur de la société de psychanalyste de Paris, Laforgue, n'est pas insensible à cette revendication. Bientôt un groupe, dit le groupe de Casablanca, se forme autour de lui, comprenant des psychiatres, des psychologues et des amis de la psychanalyse et baptisé groupe d'études de psychologie de l'inconscient et de la médecine psychosomatique. C'est au Maroc que sa théorie du «super ego» a trouvé son terrain de prédilection. Faisant l'analogie entre le comportement de «l'individu primitif» à l'égard de la collectivité et celui du névrosé occidental envers le super ego, «il établit une véritable frontière entre le psychisme du primitif et celui de l'Occidental, le premier étant caractérisé, dit-il, par une passivité quasi totale, une absence d'opinion individuelle, une indistinction entre l'âme, le corps et les choses qui l'entourent ». Du primitif, à «l'Arabe» et au colonisé, il n'y a qu'un pas, que Laforgue et ses amis ont allègrement franchi. Il faut se rappeler l'ambiance culturelle et politique de l'époque où la domination coloniale est sous-tendue par une idéologie pernicieuse de la supériorité raciale des «Blancs» et la mission civilisatrice qui leur est dévolue. Richement documenté, le livre nous fait revivre cette époque où les Marocains étaient exclus, mais néanmoins fructueuse en évènements et en production du savoir. Et qui mérite d'être connue.
Editions Le Fennec,
et Erès Editions, 298 pages
Par Abdelaziz Mouride | LE MATIN