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Entretien avec D. Khrouz Directeur, de la Bibliothèque

Envoi de AAMM - CULTURE- LE MATIN le 23 Octobre 2008 23:51:48:



Entretien avec D. Khrouz Directeur, de la Bibliothèque nationale
«La démocratisation du savoir est une clef à la citoyenneté active et responsable»
Longtemps dévolus au seul pouvoir religieux et politique, les bibliothèques nationales et publiques sont depuis le XXe siècle avec un formidable essor en Europe et aux Etats-Unis, un indicateur
Publié le : 23.10.2008 | 15h00



Longtemps dévolus au seul pouvoir religieux et politique, les bibliothèques nationales et publiques sont depuis le XXe siècle avec un formidable essor en Europe et aux Etats-Unis, un indicateur de démocratisation des sociétés.



Véritables portes de la connaissance, lieux de découverte, réservoir d'idées, lieu de partage et d'épanouissement, ce lieu est aussi selon le mot de Driss Khrouz «une clef à la citoyenneté active et responsable si la bibliothèque offre en plus de ce qui est patrimonial, ce qui est universel ,l‘écologie, le développement durable, sur l'énergie, sur le dialogue des religions, sur la crise financière…»
En visitant ce lieu du savoir,avec ses salles magnifiques, ses jardins intérieurs, ses espaces d'expositions, sa cinémathèque, son auditorium, son immense hall d'entrée,ses lieux de détente, ses ateliers, ses laboratoires, c'est une impression de très grande fierté qui se dégage. La bibliothèque nationale a un statut d'institution publique et elle exerce en tant qu'espace de rencontre une fonction démocratique.

Parmi le public, des milliers de jeunes étudiants souvent défavorisés viendront travailler dans un lieu des plus confortables où l'accès à la connaissance sera gratuit et où des livres et des documents, des enregistrements sonores, des vidéos, des DVD, des collections électroniques de toute sorte seront mis à leur disposition. Grâce au travail de réseau partagé avec les autres bibliothèques nationales et étrangères, l'étudiant se sentira aussi un citoyen relié au monde, dans une bibliothèque d'un «monde sans mur».

La bibliothèque mettra également à sa disposition d'autres services notamment dans le domaine de la préservation des manuscrits, que nous décline Driss Krouz qui na fait de ce projet une véritable passion et un crédo. «Je ne suis pas bibliothécaire, dit-il, je ne suis pas un alem, je suis professeur d‘économie et de management. J'ai été à l'origine de plusieurs projets et j'avais envie cette fois de créer de monter un projet qui ait des implications culturelles et politiques.
Quand j'ai eu la latitude, l'autonomie pour le faire car j'ai été nommé par Sa Majesté par Dahir, je me suis lancé». Le chantier est immense, le défi colossal. Le résultat tout simplement grandiose.
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«Je ne suis pas bibliothécaire, je ne suis pas un alem, je suis professeur d‘économie et de management. J'ai été à l'origine de plusieurs projets et j'avais envie cette fois de créer, de monter un projet qui ait des implications culturelles et politiques. Quand j'ai eu la latitude, l'autonomie pour le faire car j'ai été nommé pas Sa Majesté par Dahir, je me suis lancé ». Le chantier est immense, le défi
colossal. Le résultat est grandiose.
Interview: Driss Khrouz, directeur de la Bibliothèque nationale de Rabat

Derrière la beauté du bâtiment on oublie que c'est 5 années de travail sans discontinuer et que c'est là le projet d'une vie, de votre vie ?

Le projet d'une vie dans un pays où l'on ne construit pas une bibliothèque
nationale chaque année où décennie.
En fait on en construit une par siècle et on la rénove !
Cette bibliothèque nationale est la première construite dans le Maroc indépendant.

On peut dire que vous revenez de loin ?

Oui, il ne faut pas oublier que la bibliothèque générale était adossée à la direction du livre du ministère de la Culture. La bibliothèque nationale qui est une bibliothèque patrimoniale ouverte sur le monde est aujourd'hui un établissement public autonome sur le plan juridique.
Quand je suis arrivé à la bibliothèque générale, l'équipe se constituait de fonctionnaires qui n'étaient pas formés à la gestion de l'espace culturel. Il fallait d'abord clarifier les missions en travaillant sur les textes d'application, réunir le conseil d'administration pour que les partenaires adhérent à notre projet, le conseil consultatif pour débattre avec des chercheurs, professeurs, documentalistes journalistes. Nous avons ensuite établi une coopération avec les bibliothèques nationales de France. J'ai redonné vie à une convention avec l'université de Guttinguen en Allemagne l'une des meilleurs au monde dans sa spécialité, la conservation et le traitement des archives et des parchemins.
Nos manuscrits étaient dans un état lamentable et nous avons relancé l'activité d'un laboratoire crée dans ce sens par mon prédécesseur Ahmed Taoufik.
Aujourd'hui nous sommes en état d'offrir nos services aux institutions et aux particuliers qui souhaitent restaurer des ouvrages rares et nous le faisons avec du papier rare de soie importé du Japon. En Février 2004 nous avons commencé à recruter des profils pointus et à former des cadres. Construire le projet, c'est déjà disposer de ressources humaines à la hauteur.
J'ai visité des bibliothèques en France, en Espagne en Belgique en Hollande en Allemagne, j'ai visité la British Library, la librairie du Congrès qui ont toutes intégré les nouvelles technologies.

Lesquelles ont transformé la bibliothèque d'antan ce qui nous fait poser une question de fond : comment mettre la technologie au service à la fois de notre patrimoine mais aussi au service du savoir mondialisé ?

Les technologies de ‘l'information sont une chance inouïe. Nous avons commencé avec la bibliothèque nationale de France la mise en place d'un système d'information généralisé à partir d'un para logiciel.
Nous avons élaboré un cahier de charges et durant ce laps de temps nous avons adapté les formations à ce cahier de charge. Nous avons lancé un appel d'offres international remporté par une entreprise américaine qui a crée une annexe au Maroc et qui nous a aidé à introduire le système géré par l'équipe de la bibliothèque.

Un mot sur le nombre de cadres et de responsables de la bibliothèque ?

Nous avons 120 personnes informaticiens, documentalistes, ingénieurs du numérique, responsables du catalogage, de reprographie. Fin 2009, nous prévoyons d'aller jusqu'à 150 personnes et nous prendrons des étudiants stagiaires comme cela se fait un peu partout au monde. Nous avons aujourd'hui un encadrement de qualité, des profils pointus avec cinq personnes de l'extérieur qui sont détachées et j'ai externalisé un certain nombre de tâches.

Par exemple ?

Une grande partie de la mise en œuvre du catalogue, la reliure, le classement des journaux, la numérisation, les opérations de nettoyage tout cela est externalisé.

La bibliothèque devrait ouvrir incessamment.. Qu'est-ce qui a retardé ?

Nous sommes en train de produire les cartes d'accès, car le système d'accès est électronique. Pour éviter les actes de vandalisme, nous avons un système de contrôle perfectionné avec 103 caméras dans la bibliothèque qui permettent d'enregistrer tous les mouvements et un système d'antivol. Il faut coordonner tout cela. Le prix de revient de la carte d'accès sera à 50DH pour l'année. Pour le chercheur c'est 100DH par an. Le service des photocopies est concédé.

De maître d'œuvre de ce projet, pourriez-vous vous transformer en maître de céans pour nous présenter ce lieu de culture ?

Il y a d'abord le hall d'entrée qui intègre des activités culturelles. Il y a pour les conférences et les activités de théâtre un auditorium de 300 places équipé de ce qu'il y a de meilleur en terme de sonorisation, éclairage et régie par la coopération japonaise. Nous avons une galerie d'exposition avec accès pour les handicapés et une cafétéria, un café littéraire qui sera mis en concession ouverte à tout le monde par l'extérieur mais qui ne sera pas un café de boulevard. Nous avons également deux grandes salles de séminaires et quatre ateliers à la disposition d'associations, de professionnels. .Une fois à l'intérieur de la bibliothèque, vous avez trois grands blocs, le sous sol qui comporte tous les ateliers techniques, le rez de chaussée avec à gauche le bloc administratif et des espaces ouverts sur un patio intérieur verdoyant. Il y a une rue intérieure qui aboutit à la tour avec un jardin et cet immense salon où vous pouvez venir avec des lectures et passer un moment agréable.

Nous sommes dans la quiétude et on respecte bien les règles. Il y a un deuxième espace sur deux niveaux, ce sont les six salles spécialisées dont une réservée pour les non-voyants qui peut accueillir 8 personnes à la fois qui est l'une des meilleures au monde avec les claviers les photocopies en braille, des agrandisseurs de voix et de lettres pour les mal voyants, des livres sonores, tout cela équipé par la coopération espagnole qui nous accompagne pour apprendre car tout cela est nouveau pour nous. Nous avons une salle pour les collections spéciales avec des visionnements, des salles de périodiques. A l'étage nous avons des médiathèques destinées aux documents sonores sont équipées par les Japonais. Toute personne intéressée peut enregistrer d'anciennes disquettes ou de disques rayés en numériques.

Nous avons une autre salle qui est une petite cinémathèque où l'on peut visionner sur grand écran et une discothèque où l'on peut écouter de la musique.
Il y a un ryad à l'intérieur qui traverse en longueur la bibliothèque et qui sépare les salles spécialisées, des salles grand public de lecture.
Dans les rayonnages, les ouvrages qui doivent être consultés sur place sont en accès libre. Dans toutes les salles, le mobilier a été fait sur mesure à Casablanca. Cet espace se termine en boucle dans l'arc de la tour où il y a trois niveaux avec l'espace des chercheurs qui est une très belle salle dotée de livres d'art, de manuscrits, de lithographies et de livres de grande valeur. Ils sont en accès libre pour les chercheurs habilités, nous avons dix lecteurs de microfilms et des écrans de lecture pour ce qui est numérisé. Il y a des cabines collectives et les chercheurs peuvent louer une cabine à la semaine ou plus. Toutes les tables de la bibliothèque ont accès à l'Internet et nous encourageons les gens à apporter leurs ordinateurs pour travailler, car nous interdirons les stylos pour éviter tout vandalisme.

Un mot sur la tour aveugle qui paraît bien mystérieuse !

Elle se décline sur 11 niveaux. Elle est aveugle car elle est sous température constante entre 18 et 20degrés ; le taux d'humidité est constant et c'est là que sont conservés les documents fragiles, les collections spéciales, les tableaux de peinture, les manuscrits. Nous avons les microfilms, les Cederoms. On accède rarement à certains niveaux pour éviter la fragilisation de certains ouvrages. Nous avons pour projet de numériser la majorité de ces documents pour qu'on puisse les lire et conserver le document original. La capacité de stockage de la tour est très grande elle peut renfermer 300 000 volumes et dans les magasin nous avons une capacité de 400 000 livres !
Dans les sous sols de la tour il y a un débarcadère, garage souterrain ou les camions peuvent débarquer et embarquer les ouvrages.
Il y a aussi des laboratoires de restauration des manuscrits, de reliure, de micro filmage, de numérisation …

Nous avons parlé de coopération internationale, quels sont les pays qui ont répondu ?

La France, le Japon, l'Espagne l'Allemagne, nous avons aussi des entreprises comme l'AMAMDA, l'OCP qui ont acheté des machines et nous espérons que le mécénat se concrétisera sous d'autres formes. Nous avons été accompagnés par le ministère de la Culture et le ministère des Finances qui nous ont accordé un soutien sans faille. Nous travaillons actuellement avec la fondation islamique avec l'université d' El Akhawayne, avec les instituts français, avec la Source et nous attendons l'ouverture de l'Institut marocain des sciences et techniques qui dépend du centre national de la recherche scientifique qui est appelé à être un grand espace abonné à toutes les revues scientifiques, sciences humaines et sociales qui existent dans le monde.

Une bibliothèque dit on est une porte ouverte sur le monde, et c'est surtout une porte ouverte qui permet l'accès à la connaissance pour tous. La démocratie devrait commencer par là ?

Le savoir est aujourd'hui la base de l'économie et de la géostratégie mondiale. Pour un pays comme le Maroc, le problème ne doit pas être l'accès mais l'acquisition.
La bibliothèque nationale doit permettre l'accès sous la forme la plus agréable, la plus ludique mais aussi la plus professionnelle.
Le site web, www.bnrm. ma donne toutes les informations sur ce que nous avons aujourd'hui et demain sur tout ce qui existe dans les bibliothèques du Maroc qui auront à leur tour notre base de données. Un chercheur à Oujda ou à Errachidia n'aura pas besoin de venir à Rabat pour faire ses recherches. Il pourra le faire avec Internet.
La démocratisation du savoir ne peut être une clef à la citoyenneté active et responsable que si la bibliothèque offre en plus de ce qui est patrimonial, ce qui est universel. Nous devons nous aussi nous intéresser aux débats sur l‘écologie, le développement durable, sur l'énergie, sur le dialogue des religions, sur la crise
financière …

C'est pour cela que nous travaillons sur les revues, les journaux. Durant quatre ans, nous avons fait le tri de quatre millions de journaux, nous avons plus d'un million qui sont reliés et que nous avons commencé à numériser depuis deux ans ; ils sont à l'annexe de la bibliothèque qui est un monument classé, qui est bien équipé et qui sera réservé aux journaux. Personnellement et pour revenir à votre question, j'ai durant la période 75-82 passé plus de six mois par an à l'étranger pour préparer ma thèse. Pour accéder à n'importe quel document.
Beaucoup de jeunes marocains s'épuisent à trouver des documents alors qu'ailleurs tout est gratuit, bibliothèque, musée..Tout le monde doit avoir accès à la culture. La bibliothèque est une institution publique mais ce qu'il faudrait c'est encourager le mécénat des entreprises comme celui de l'Amamda, l'OCP ou la CDG qui va nous aider à organiser un grand colloque sur les missions de la Bibliothèque nationale les 13 et 14 novembre.

Nous inviterons nos collègues maghrébins, arabes, nos collègues de la Méditerranée du Nord, France, Espagne..
Le 12 novembre se tiendra un colloque international avec des spécialistes allemands français, japonais sur les manuscrits avec l'association
des cercles de Fès et mécénat des particuliers également avec Si Mohamed Berrada, si Sekkat.

Le Maroc possède une collection importante de manuscrits rares. Il était temps de réfléchir à la préservation de ce patrimoine ?

Le Maroc a une tradition en matière de manuscrits. Mais beaucoup de particuliers les cachent par fidélité aux ancêtres, ce qui peut les abîmer. Il y a aussi un marché noir.
Des rabatteurs marocains achètent des ouvrages de grande valeur à zéro sous pour des collectionneurs du Golfe notamment …
C'est une atteinte à notre patrimoine et une blessure à notre mémoire.



Par Propos receuillis Par Farida Moha | LE MATIN


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