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National
Une intervention de l’historienne Maria Rosa de Madariaga : Quelques précisions au sujet de la guerre chimique du Rif
Nous publions la traduction, faite par les soins de notre ami Mourad Akaly, d’un article paru dans “Publico” dans son édition du 9 janvier 2008 et qui résume fidèlement l’intervention de l’historienne Mar?a Rosa de Madariaga, à l’occasion de la table ronde organisée à Madrid le 22 octobre dernier dont un bref compte-rendu a été publié par l’édition d’Al Bayane du 25/26 octobre.
Le 9 décembre 2007 fut publiée l’entrevue que j’ai accordée à Javier Rada au sujet de l’utilisation des armes chimiques par l’Espagne durant la guerre du Rif. En ma qualité d’historienne ayant étudié la question, je voudrais clarifier en quelques lignes certains aspects.
Contrairement à ce que certains pensent, l’Espagne ne fut pas le premier pays à utiliser les gaz toxiques dans une guerre. Avant elle, non seulement l’Allemagne, mais aussi la France et l’Angleterre le firent durant la Première Guerre Mondiale. Si postérieurement les pays vainqueurs décidèrent de s’abstenir de les employer contre d’autres Européens, ils n’eurent déjà plus le même scrupule contre les peuples colonisés : l’Angleterre les utilisa en Irak en 1919-1920, et, après que Espagne le fît au Rif, l’Italie de Mussolini en utilisa massivement en Abyssinie en 1935-1936. Par contre l’Espagne fut bien le premier pays à utiliser l’aviation pour ces bombardements.
Dès la fin de la Première Guerre Mondiale, les commandements militaires espagnols commencèrent déjà à envisager ce recours comme le moyen le plus efficace d’en finir rapidement avec le conflit armé dans le Rif et épargner ainsi la vie de soldats espagnols, l’idée s’imposa définitivement après le désastre d’Anoual pour venger les tueries d’Espagnols perpétrées à Sélouane, Nador et Monte Arruit, non pas par la résistance rifaine, mais par des bandes incontrôlées de tribus proches de Melilla. Comme l’Espagne ne fabriquait pas ces gaz, elle se les procurera de l’étranger. Aux premiers qui provenaient de France, ne tardèrent à suivre ceux provenant d’Allemagne. Bien qu’en vertu du Traité de Versailles (1919), ces produits chimiques étaient interdits à l’Allemagne, certains fabricants parvinrent à contourner cette interdiction et en fournir à l’Espagne.
Bombardements massifs
Les gaz toxiques commencèrent à être utilisés en 1923, d’abord par l’artillerie puis par l’aviation. L’armée aurait souhaité que cette utilisation fût massive pour causer le plus de dégâts possibles, physiques et matériels, pour démoraliser les combattants rifains et la population civile, mais, pour toute une série de raisons, certaines d’ordre technique et d’autres d’ordre politique, ils ne parvinrent guère à le faire. Tout indique que les cibles furent très sélectives en termes d’objectifs et de tribus bien précises, en particulier dans le Rif central, qui constituaient le noyau dur de la résistance rifaine, même s’ils touchèrent celles des Ghomara et des Jbalas. Commencés avant la dictature de Primo de Rivera, ils s’intensifièrent sous son gouvernement et durèrent jusqu’à la fin de la guerre, en juillet 1927.
Les gaz utilisés furent la chloropicrine, le phosgène et surtout l’Ypérite, qui causèrent de nombreuses victimes non seulement parmi les combattants, mais aussi parmi la population civile. L’Ypérite, agent vésicant, cause des lésions pareilles aux brûlures et ampoules de la peau, des lésions dans les yeux, pouvant causer la cécité, et, inhalés en fortes concentrations, elles attaquent gravement l’appareil respiratoire et peuvent induire à la mort. Déterminer, par contre quels seraient les effets possibles à long terme est plus difficile, car cela nécessitera un suivi des personnes affectées, pour savoir si les problèmes de santé dont ils souffrent, y compris le cancer, furent la conséquence directe de ces bombardements.
L’Ypérite est une substance cancérigène pour l’homme, comme le prouve la grande occurrence des processus cancérigènes parmi les travailleurs des usines produisant cette substance chimique, c’est-à-dire, en cas d’expositions chroniques, mais il est plus difficile d’établir une relation de cause à effet dans les cas d’expositions sporadiques, comme cela se produit lors d’un bombardement.
L’aide au développement comme réparation
Quant aux effets de l’Ypérite et de sa toxicité sur le système reproductif humain, l’état de la connaissance scientifique à ce jour ne permet pas non plus de déterminer une relation de cause à effet. Il serait donc hasardeux d’affirmer que la plus grande prévalence des cas de cancer aujourd’hui dans le Rif pourrait être attribuée aux effets de l’Ypérite sur la population et les descendants des personnes qui furent affectés au courant des années 20 du siècle dernier par ces bombardements. Comment expliquer les fréquents cas de cancer dans le Rif oriental, proche de Melilla, alors qu’il n’y a jamais eu de bombardements par gaz toxiques car en 1923 l’armée y avait déjà récupéré son autorité, ou à Oujda dans l’ancien Protectorat français, qui pâtit aussi du même fléau?
Après tant d’années de silence et d’oubli, la reconnaissance publique que l’Espagne a utilisé les gaz toxiques pendant la guerre du Rif ne serait que justice due à la vérité historique. Il faudrait non seulement une reconnaissance publique mais aussi une condamnation. Je crois que la meilleure réparation collective que pourrait apporter l’Espagne aujourd’hui, suite au calvaire enduré par la population du Rif, serait d’augmenter substantiellement son aide au développement de la région.
(Traduit par Mourad Akalay)
27/10/2008