Casablanca : sortir de l’anarchie par l’harmonie Forum Association des amis des myasthéniques du maroc
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Casablanca : sortir de l’anarchie par l’harmonie

Envoi de AAMM-INTER VIEW-ANDAL OUS le 20 Novembre 2008 12:27:37:

Entretien AL BAYANE

Casablanca : sortir de l’anarchie par l’harmonie : Le coup de cœur de Rachid Andaloussi

Rachid Andaloussi, architecte et urbaniste de son métier, s’est toujours intéressé à sa ville, Casablanca, qu’il affectionne et scrute, jour après jour, d’un regard de connaisseur. Pour cela, il s’est longtemps investi, dans le cadre de la vie associative, pour servir sa ville, dans le sens de contribuer à sa promotion aux yeux des citoyens, histoire de les inciter à prendre soin de leur environnement et de veiller au développement harmonieux de la cité. Rachid Andaloussi analyse les divers facettes de cette mégapole qui s’étend anarchiquement sous les coups de l’informel, et appelle à un sursaut pour sortir de la «schizophrénie» qui caractérise les diverses interventions pour régler les problèmes hérités de plusieurs décennies de laisser-faire. Propos.

Al Bayane : Casablanca en tant qu’agglomération fait face à un certains nombre de goulots d’étranglement dans des domaines divers, qui s’opposent à son développement harmonieux. Parlez-nous en.

Rachid Andaloussi : Comme toutes les grandes villes, Casablanca est une mégapole, une ville qui a une attraction extraordinaire, humaine, où les gens viennent un peu chercher du travail, s’épanouir, disons épanouir leur côté économique. Parce que lorsqu’on vient à Casablanca, généralement c’est pour améliorer ses conditions de vie et chercher un confort meilleur, chose que finalement une grande ville a des limites à pouvoir assurer aux gens qui aspirent à ce niveau de vie.
Effectivement, quand il y a un déséquilibre qui s’opère au niveau de la densité, au niveau du nombre des personnes qui viennent dans une ville et la capacité de celle-ci à les accueillir, là on commence à avoir de sérieux problèmes.
Casablanca a connu, comme un peu partout au Maroc, une période difficile. Je pense surtout à la sécheresse. Et celle-ci induit un phénomène important, celui d’un flux d’immigrants du milieu rural. Ceci a des origines aussi. J’ouvre ici une parenthèse pour le milieu rural, pour dire que depuis l’indépendance du Maroc, la politique marocaine n’a jamais favorisé le milieu rural. Tout au contraire, c’est un milieu qui a été complètement oublié, délaissé, mis à l’écart au niveau des infrastructures. Je reconnais qu’il y a eu des infrastructures très importantes. Je pense à la construction des barrages et à la mise en valeur des périmètres urbains. Sauf que l’humain a été oublié. Au centre de tout ça, il a été complètement oublié. Finalement, cet oubli d’un paramètre qui est fondamental dans une politique qui est si dirigée à l’endroit du milieu rural a tout de suite eu un impact très négatif sur les villes. Ces villes qui n’ont pas pu régler le problème du rural. Mais la ville n’est pas là pour régler les problèmes économiques, sociaux, culturels, éducatifs, etc., pour la campagne. Par conséquent, on s’est retrouvé avec une ville qui s’est épongée justement ce problème-là en s’agrandissant, en faisant une ex-croissance un peu anarchique pour pouvoir répondre à ce besoin humain. Mais d’abord, Casablanca, qui a été au début du siècle dernier une petite ville, une bourgade de cinq mille habitants, est passé en un siècle à cinq millions d’habitants. C’est une vraie implosion, qui est due justement à la création d’une ville nouvelle avec des ambitions très importantes et bien précises, lesquelles ambitions ont commencé d’abord par la construction d’un très grand port continental, qui est aussi une ouverture vers l’Atlantique. Et l’orientation du Maroc, d’un Maroc inter-ouvert entre Fès, Marrakech et Meknès, ce qu’on appelle les villes impériales, avec la création d’une ville très moderne, importante et industrielle, d’où cette attraction dont j’ai parlé au départ de Casablanca, qui a ramené énormément de monde.

Et ce monde n’a pas été logé dans de bonnes conditions…

Effectivement, le déséquilibre s’est opéré puisque la ville, avec ces paramètres, n’a pas pu répondre justement aux besoins de cette population. Finalement, les besoins, c’est un développement urbain harmonieux, alors qu’à Casablanca on a assisté dans la hâte et la précipitation à la construction des bidonvilles. Casablanca est devenue une ville emblématique importante dans le monde, parce que c’est elle qui a créé ce mode d’habitat à partir d’un bidon réajusté pour pouvoir faire la toiture des habitations. On a commencé à avoir des gens qui habitent des carrières, dont le nom des Carrières centrales, le premier bidonville casablancais, le quartier Chidler. Donc, cette carrière avec laquelle on a construit le port de Casablanca… Il y a aussi le bidonville de Lahjajma, devenu aujourd’hui presque une ville restructurée et, finalement, qui s’étend sans s’arrêter, disons à l’infini.
En effet, Casablanca, avant l’indépendance, répondait à des normes urbaines assez importantes, parce qu’il y avait un plan d’aménagement, un intelligence de développement de la ville...
Après l’indépendance, on a justement assisté à un souci de sécurité dans la ville. C’est le souci sécuritaire qui l’a emporté et on a oublié qu’il fallait bâtir dans la ville des centres culturels, des centres pédagogiques et de formation. On a oublié aussi les équipements sportifs et surtout les divertissements, le sport et l’éducation. On a encore oublié surtout qu’il fallait relier les quartiers entre eux par ce qu’on appelle le transport en commun, par les routes, des voies capables d’accueillir un plus grand nombre de voitures, d’assurer la fluidité de la circulation. On a également oublié l’entretien de la chaussée et son ravalement, la beauté de toute la cité et son côté esthétique, les parcs, les espaces verts, etc. C’est une ville complètement bétonnée, anarchique dans ce sens. On a oublié qu’une ville est une vraie machine qui doit tourner et qui, lorsque le maillon d’une chaîne de cette machine est grippé, tout peut tomber en panne. Et là, il y a aussi des problèmes au niveau de la distribution de l’eau potable, de l’électricité et, surtout du ramassage des déchets solides et des déchets liquides, sans parler du traitement, qui existe mais à des proportions très réduites.
Je pense à ce qui a été fait à l’endroit de la Mosquée Hassan II. Voilà un peu l’impact positif des retombées de cette mosquée, à part le fait qu’il y a une satisfaction pour certains côtés cultuels. Mais sur le plan infrastructures, ça a aidé la ville à trouver une solution, mais par endroits.
Le problème le plus important aussi de Casablanca, aujourd’hui, est une question qu’il faudrait peut-être régler, au lieu d’aller se précipiter sur des processus et des canaux qui sont connus un peu dans l’évolution d’une ville normale. Je pense que l’évolution de Casablanca ne s’est pas faite d’une manière normale. La question qui se pose aujourd’hui, ce n’est pas comment donner à cette mégapole des valeurs urbaines ou des capacités pour qu’elle tourne, mais de se dire comment on doit rattraper déjà ce retard, puisque depuis l’indépendance et jusqu’aux événements de 1981, quand les pouvoirs publics ont décidé de doter les villes du Maroc de plans d’aménagement, il s’est passé quand même trente ans et on a vécu sans plan, mais sur un acquis de l’héritage du Protectorat. Parfois, on abandonne et on refait la même chose, parce qu’il n’y a aucune visibilité, ni stratégie. Lorsqu’il y a eu la décentralisation et la création des communes urbaines à Casablanca et ailleurs, Casablanca a été morcelée en trente-trois communes. Il n’y avait pas de leadership, pas de maire, pas de stratégie commune à toute la ville... En fin de compte, il n’y avait pas un seul cerveau à Casablanca, mais trente-trois. Ce n’est pas possible. Si chacun va dans une direction différente, on risque de tomber dans une schizophrénie de la ville, ce qui est complètement l’impasse.

En dehors de sa vocation de pôle industriel, quelles sont les autres activités qui doivent constituer la priorité ?

Casablanca est un peu une partie très importante du Maroc. Au niveau des pourcentages, on voit que les produits industriels développés dans la ville représentent près de 80% de ceux de tout le Maroc, ce qui est quand même énorme. Certes, Casablanca est une ville industrielle dans le vrai sens du mot, une ville qui est née de la modernité et le sens même de la modernité y est appliqué. C’est une ville qui est née avec la notion de l’urbanisme, avec la voiture, le cinéma et presque avec l’électricité. C’est une cité de la modernité et ce n’est pas la porte par laquelle celle-ci est entrée au Maroc. Plutôt, c’est la ville qui a produit sa propre modernité. C’est une façon de vous dire aussi, lorsque vous me dites que Casablanca est une ville industrielle, vous avez sorti une de ses vocations. Elle en a plusieurs. Sa première vocation, c’est d’être une ville moderne, ce qui fait entrer le Maroc dans sa grande modernité. Beaucoup de gens disent que c’est une ville européenne. C’est une ville internationale, tout simplement, qui a produit un homme nouveau dans le Maroc qui s’habille d’une certaine manière, qui dort et mange d’une certaine manière, qui se promène à sa façon et qui pose son regard sur la société d’une autre manière.
Il n’y a pas longtemps, nos grands-parents se baladaient en djellaba, pieds nus ou à dos d’ânes. Je ne suis pas contre la djellaba ni le «haïk» de la grand-mère, mais avec une évolution qui se fait intelligente, en tenant compte de nos traditions, nos coutumes, notre réalité. Mais il y a aussi une identité à donner. Celle-ci est très importante pour une ville, quelle qu’elle soit. Casablanca peut avoir plusieurs identités très fortes. Quand je parle de la modernité, je parle d’une ville blanche, parce que sa couleur donne son nom. On a un peu raté l’occasion de faire une ville complètement blanche où il serait un crime pour les architectes de construire autre que le blanc, par exemple. On en n’est pas là aujourd’hui et c’est dommage. Tout le monde viendrait du monde entier en disant qu’on va aller dans la «Ville Blanche» où il n’y a pas un brin de couleur. Voilà une identité. Quant à l’identité industrielle, elle est très importante. Elle fait vivre. C’est le moteur, la dynamique économique de la ville.
Casablanca, c’est aussi le centre marocain où les gens prennent leur propre initiative à tel point que la ville, ou presque, n’est pas autonome par rapport aux gens qui la gèrent, aux réseaux qui la composent. C’est dangereux, parce que ça peut dériver rapidement d’une situation formelle à une situation qui deviendrait informelle.
Casablanca, c’est la ville qui va, par essence, dans un sens un peu informel. C’est très dangereux pour notre économie, pour tous les réseaux qui peuvent se constituer à partir de cet informel et qui peuvent représenter un danger, non seulement pour l’économie, mais aussi pour la ville, les gens...
Effectivement, on voit de grandes fortunes à Casablanca et de grandes familles. Ce sont des structures familiales. Tout cela me rappelle, mais à des proportions beaucoup plus sympathiques, plus justes, plus humaines, un peu toutes les familles italiennes. Je ne veux pas utiliser des mots qui font peur, mais qui sont liés à tout ce qui est informel. On ne tombera pas là. On n’est pas dans cette mentalité, mais on doit faire très attention. Ces choses se règlent autrement. En Italie, elles se règlent des fois par les armes. Au Maroc, bien heureusement, on en n’est pas là aujourd’hui. Mais j’ai peur que Casablanca tombe dans ces caractéristiques, parce qu’elle est gérée aussi, des fois, par des réseaux. C’est pour cela qu’il faudrait faire très attention. Mais ce n’est pas une vocation...

Des réseaux..., c’est-à-dire ?

Je veux dire, d’abord, que lorsqu’on voit une ville partir dans une certaine anarchie en développant ses propres paramètres qui sont dans l’informel - on a parlé des bidonvilles, du transport clandestin, l’anarchie des construction, du transport en commun, du commerce..., lorsqu’on voit un marchand ambulant se balader dans la ville, cela veut dire qu’il n’a pas de point de vente fixe, qu’il n’y pas de marché. Donc on manque d’infrastructures. Quand on voit des étudiants lire sous des lampadaires, c’est qu’il n’y a pas de bibliothèques. Et quand on voit des gens habiter dans des balcons et sur des terrasses, ça veut dire que la vigilance de l’autorité n’est plus là ou alors elle est achetée. Elle a été fondue, absorbée par le pouvoir de l’argent qui vient de tout le système de l’informel.
L’importance des pouvoirs publics devient de plus en plus faible. Alors, on ferme les yeux, on laisse faire, on n’est plus là. Et la ville dénonce. Par exemple, qu’on on voit des gens occuper le trottoir et le domaine public, c’est que la ville leur vend du laize. C’est ces réseaux qu’on peut incriminer au départ, puis après le fait que le pouvoir qui est le garant de l’ordre n’applique pas l’ordre, eh bien, le désordre s’installe partout. Et, finalement, c’est le cas.
Je reviens à la question sur la vocation multiple de Casablanca, qui peut être le commerce... La ville qui doit assurer, comme disait un grand philosophe, sa «glocalité», c’est-à-dire être à la fois locale et globale. Locale, en répondant à des paramètres qui sont des exigences aussi de la société, de la réalité de notre civilisation et de nos coutumes. Globale, tout en étant à l’international pour pouvoir être candidate à une compétition à l’international. Aujourd’hui, il faudrait signaler quelque chose de très importante, c’est celle des conventions à l’international, à ce monde, ce globe terrestre qui devient un village du fait des accords du Gatt, de l’économie de libre échange et surtout de la mondialisation qui induit aussi le démantèlement des barrières douanières, c’est-à-dire cette permissivité entre les gens. Sauf que c’est pour les marchandises et pas pour les humains. On connaît le problème : on ne peut pas aller vers le nord, le nord peut venir vers sud. C’est une perméabilité asymétrique, à sens unique et sans réciprocité. En effet, c’est un danger. Donc la vocation de la ville est condamnée à changer.
Casablanca ne sera plus ce qu’elle était comme ville industrielle. Elle va sûrement changer de vocation, parce qu’on y a vu une des usines fermer, pour ne pas citer General Tire. On ne peut plus faire de pneus à Casablanca et un pneu de meilleure qualité ramené de l’étranger coûterait moins cher qu’un pneu fabriqué à Casablanca, au Maroc. Regardez ce qui se passe à Bab Sebta, à Mellilia. C’est l’informel. ?a nuit à l’industrie locale parce que, d’abord, nos produits ne sont plus compétitifs au niveau de la qualité et ne répondent pas aux normes internationales d’écologie. Car, par exemple, la cellophane qu’on utilise n’est pas biodégradable; ensuite parce que des produits ne sont pas vendables ailleurs à cause justement de ces normes. De la sorte, la compétition est telle qu’on élimine les plus faibles et nous ne sommes pas les plus forts dans ce domaine.
Donc, Casablanca doit chercher d’autres niches pour confirmer son identité. On l’a vu avec des sociétés comme la RAM, qui demande à s’élargir, à s’ouvrir : il y a le «Low cost», l’«Open sky»... C’est ce qui doit se faire dans l’industrie. Il faut que Casablanca garde son privilège de ville continentale, internationale, à la tête de l’Afrique et qui pourrait devenir une plaque tournante de distribution. Mais il faut chercher des niches pour fabriquer et distribuer des produits qui ne peuvent pas être faits ailleurs. Peut-être que le textile pourrait être une importante voie de salut pour notre industrie. Il y a aussi l’agro-alimentaire parce que le Maroc est un pays à vocation agricole.
Tous les plans quinquennaux et de réforme agraire, qui se sont faits depuis l’indépendance à nos jours, nous ont coûté l’éducation. Donc, capitalisons les choses sur lesquelles on a investi énormément d’argent et de temps.

Le problème du logement est une question centrale de la vie dans la cité.
Comment peut-on envisager la solution de l’habitat pour un «vivre ensemble» et le «bon vivre» au-delà de la satisfaction sociale, pour éviter, comme on dit, le «métro-boulot-dodo» ?

Malheureusement, on n’est pas dans tout ça, parce qu’il n’y a ni métro, ni boulot ni dodo. On est vraiment dans une ville qui souffre énormément devant la nécessité de pouvoir loger ses habitants, de pouvoir les transporter, leur donner du travail... Voilà une vocation de Casablanca, qui est une ville très généreuse dans ce sens. Il faut le dire: aujourd’hui, on parle de tout. On a vu au début du siècle des familles venir de Fès, Doukkala, Souss, Sahara..., de toutes les régions du Maroc pour s’y installer. Elles se sont fait de grosses fortunes. Aujourd’hui, ces gens-là le reconnaissent-ils, le rendent-ils à cette ville ? Eh bien, non. Mais quelles sont les Fondations qui sont aujourd’hui là, qui font quelque chose pour la ville qui leur a donné de grosses fortunes ? C’est une ingratitude énorme. Je pense qu’il y a quelque chose à creuser là-dedans. Moi, j’ai exercé cela, dans mon métier, quand il a fallu faire le premier Festival culturel de Casablanca.
On a été voir toutes ces familles et on leur a dit: «Faites quelque chose pour ce Festival». C’était un refus catégorique de la part de tout le monde. C’est là où j’ai senti vraiment cette ingratitude chez ces grands Casablancais qui n’ont pas su faire de cette ville ce que les pionniers aux Etats-Unis ont pu faire des USA. La comparaison est très grande, mais lorsqu’on ne rend pas et on ne reconnaît pas les choses, on les perd de toute façon. Je pense que c’est une chose à laquelle ces gens-là, je le répète, qui sont venus à Casablanca à dos d’âne de plusieurs villes du Maroc pour se faire une fortune et se sont fait des fortunes insolentes, ne rendent pas.
Effectivement, concernant le logement, il y a un gros problème, des politiques engagées de temps en temps dans ce sens. Ces dernières années, plus que jamais, on a vu des choses qui se font au niveau de Casablanca. Mais il y a beaucoup de choses qui doivent se faire parce qu’il faudrait éviter les erreurs qui se sont faites ailleurs en Europe. Il faut éviter justement le problème des cités dortoirs. Mais Casablanca, finalement, c’est une ville extraordinaire, fascinante Même avec ses maux qui sont là, elle essaie de toujours se retourner, se modeler, parce qu’il y a cette espèce humaine, ces Casablancais qui parlent sa langue. Voilà des identités, la richesse de cette ville : tous les accents, toutes les langues, l’arabe, le berbère l’hébreu, le français, l’anglais, l’espagnol... sont présents. C’est très varié. C’est une des rares villes qui n’a pas eu son Mellah, je pense. Il y a eu un petit Mellah. Et là, je voudrait passer le message important d’une ville qui a su rassembler aussi bien les chrétiens, les juifs que les musulmans, sans aucune différence. C’est un très beau message à envoyer à tout le monde.

Et quel titre donnez-vous à ce message ? La tolérance ?

Moi, je n’aime pas beaucoup ce mot-là. C’est comme si on y est obligé, alors que c’est spontané. La tolérance n’est pas un effort à fournir envers l’autre. On est commerçants, on commerce ensemble, mais chacun a son église, sa synagogue, sa mosquée. On peut se retrouver aussi dans un café, etc. Ce sont-là les contradictions d’une ville. C’est aussi la modernité. On vit la vie moderne sans aucune différence. Leur intérêt, peut-être, s’est d’aller plus vite, de s’inscrire au maître mot du siècle dernier qui est la vitesse. On n’avait pas le temps de penser que celui-là était différent de l’autre, etc.

Quelle solution concevez-vous au problème du logement, qui est vraiment présent, tandis que on ne cesse de nous parler de ces logements populaires à bas coût qu’on ne trouve toujours pas ?

Moi, j’impute ça toujours à ce problème d’informel. Les gens qui sont installés dans l’informel le resteront et continueront à le nourrir. Essayez, par exemple, de circuler à El Haffari. C’est un quartier devenu ancien, qu’on doit préserver et entretenir. Impossible, la voiture ne peut plus y circuler comme avant. Même chose à Bab Jdid, Bab Marrakech. Mais la chaussée est publique et, pour l’entretenir, nous payons des taxes et des impôts... Eh bien, non, ces places sont devenues des fonds de commerce. Des dizaines et des dizaines d’individus gagnent de l’argent en s’accaparant notre droit par l’occupation du domaine public, que louent le moqaddem, le cheikh et d’autres agents de l’autorité, au détriment de l’intérêt public. Donc, l’informel, c’est un poison et si on ne le combat pas, il nous mènera à la faillite complète. Ou alors, il faudrait réguler tout ça. Parce que, comme la corruption, on ne peut pas juguler l’informel du jour au lendemain. Et puis, il faudrait aussi que cette population non reconnue, marginalisée, en l’occurrence les marchands ambulants et les autres petits métiers qui n’ont aucun statut, les bancaliser, les faire entrer dans un statut, les mettre dans un système reconnu, qui engendre des richesses et pour eux et pour les autres; un système de partage équitable aussi, pour régler non seulement le problème du logement, mais aussi au niveau social. Il faudrait que l’Etat ne se désengage pas de ce secteur, reste implique, parce qu’on ne peut pas demander à quelqu’un qui fait de la promotion immobilière sauvage pour gagner de l’argent, à faire quelque chose à l’endroit de la population. Il doit d’abord placer ses intérêts avant quoi que ce soit. Donc, l’Etat a à s’impliquer pleinement dans ces opérations-là. Il faudrait qu’il donne des orientations dans ce sens-là, des privilèges à certaines catégories de personnes pour l’accession au droit de logement. Il faudrait aussi trouver des montages financiers pour pouvoir venir en aide aux familles et aux ménages qui sont défavorisés dans le sens où il faudrait des bas au niveau des prix pour assurer un minimum à ces gens-là.

Quel sentiment ça vous fait quand vous voyer se dégrader cette architecture dite coloniale, ces vieilles maisons qui sont déjà en état d’usure avancée et de dépérissement ? Et quelle solution préconisez-vous à cela ?

D’abord, je vais faire une petite rectification. Ce n’est pas une architecture coloniale, mais une architecture du Protectorat. Les choses changent, c’est-à-dire que lorsque les Français sont entrés au Maroc, les choses ont un peu changé. Ce n’était pas l’Algérie et on n’était pas en 1850, ni la colonisation, la conquête, la victoire. Non, c’était une autre manière. En fait, ça ne changeait pas beaucoup au début du siècle dernier. La France est entrée au Maroc pour défendre ses intérêts. Le Maroc était endette à cette époque et tout le monde connaît l’histoire. Mais il faut peut-être rappeler que les Français sont venus pour protéger leurs intérêts, sachant qu’il y avait des convoitises allemandes, anglaises, espagnoles... Ils pensaient que le Maroc était un sous-sol riche, parce qu’il y avait du pétrole en Algérie, et qu’on allait trouver du pétrole à fleur du sol au Maroc. Seulement, nous avons eu de la chance d’avoir un résident général qu’était le Maréchal Lyautey et qui était d’abord monarchique. C’est ce qui a sauvé le Maroc au niveau de sa monarchie. Même dans son testament, Lyautey voulait être enterré au Maroc, mais ils l’ont emmené après sa mort. Il a fait du Royaume le lieu de sa résidence en tant que Résident de la France en Afrique du nord. Entre la Tunisie, l’Algérie et le Maroc, il a choisi ce dernier, la terre marocaine, terre de paix, de civilisation, de croisements... Lyautey avait tout compris. Et il s’est érigé, dans sa tête, en tant que protecteur et non pas que conquérant. Et quand je disais tout à l’heure que l’architecture dénonçait, là aussi ça dénonçait tout ce qui existait dans l’antichambre de la pensée de la cervelle de Lyautey, dans le sens où il a protégé.
Quand on voit la première construction de Lyautey à Casablanca, mais c’était quoi? Eh bien, c’était la poste. Regardez cette beauté, ce travail de l’artisan marocain qui a été popularisé, vulgarisé et mis au regard des autres, alors que toute l’architecture de Fès, de Marrakech, etc., se faisait à l’intérieur avec des murs, silencieuse, aveugle mais, certes, polie. C’était comme si on avait une coupe de l’intérieur d’un patio et qu’on a mis à la façade avec de belles arcades, avec des éléments d’architectures et d’architectonie très belles. Vraiment, Lyautey a fait un travail de protection des richesses patrimoniale et architecturale marocaines. C’est là que je vous dis qu’il n’est pas venu sauvagement construire. Regardez l’enceinte de la «Mahkama», celle de la wilaya et de tous les bâtiments officiels. Je ne parle pas de tout ce que les architectes ont fait à titre privé pour des lotisseurs ou des promoteurs immobiliers, mais des bâtiments publics que Lyautey a donné l’ordre de faire. La protection et la manière de protéger, eh bien, c’est cela qu’on regarde aujourd’hui comme la Mahkama, le quartier de Habous lui-même construit par Cadet Briand, la préfecture de Casablanca par Marius Boyer.
Aujourd’hui, encore une fois, il y a eu une rupture avec ce passé. Quand j’ai mal au coeur par rapport à ce qui s’est fait, je me dis : mais en Algérie, il y a eu quand même une guerre. Ici les choses se sont passées de façon homéopathique. Mais après l’Indépendance, il y a eu une rupture. Tout de suite, nous avons été mis en face des choses, comme si on avait en face de nous quelqu’un qui est de notre propre famille et auquel nous ne pouvons pas parler et discuter. C’est comme aussi avec la Mahkama qui me ressemble, mais on me dit : ça, ça ne nous appartient pas, ce sont les Français, donc il ne faut pas la regarder. Mais il y a des immeubles très beaux qui sont à nous Marocains. C’est les artisans marocains qui les ont faits. Il est vrai, on a conduit avec des architectes français, mais avec un esprit et une philosophie bien déterminés de bien faire les choses externes et les montrer. C’est cela notre patrimoine.
Effectivement, il y a eu une prise de conscience dans les années 1990 lorsqu’on a commencé à démolir le cinéma Vox, la maison de Moqri, l’hôtel d’Anfa, des immeubles emblématiques et le stade des Arènes. A propos de ce dernier, bien qu’il n’y eût pas beaucoup de beauté architecturale, il avait cependant sa valeur historique. Il avait pour lui les murs qui résonnaient de Brel, d’Oum Kalthoum, Abdelhalim Hafez, Faïrouz, Aznavour, Johny Halliday, Léo Ferré... Ces murs se sont imbibés. Ils ont pris et absorbé ces sons. La pierre a vibré à la voix de tout ce monde-là. Il n’y avait pas une seule personne qui allait aux Arènes et qui ne vibrait pas d’émotion. Donc le patrimoine peut être aussi virtuel, immatériel ou verbal. Tout ce qui s’est raconté à la place Jamaâ L’fna ou, pour rester sur Casablanca, les «halqas» de B’hira ou d’El Haffari, l’a-t-on retenu ? ?a, c’est du patrimoine. Il n’y a pas que l’architecture. Mais quand le travail de la mémoire ne s’est pas effectué, il y a eu la faillite. C’est déplorable.
Vous savez, quand je pense à nos frères juifs marocains, qui ont pu résister à travers le temps et les péripéties, c’est le travail de la mémoire qui les a sauvés. Ils ont la mémoire de leur existence, de leur histoire, leur langue, leur religion, de ce qu’ils sont et ce qu’ils représentent.
C’est ce qui pu faire que ce peuple a survécu à tout. Donc, n’oublions pas la mémoire, elle est très importante. Si l’homme oublie d’où il vient, donc son histoire, il n’aura aucun élément d’orientation pour aller de l’avant

Alors, que faut-il faire pour sauver ces petites maisons privées qui datent du Protectorat ? Elles sont jolies quand même, et font partie de la mémoire collective des Casablancais.

Un bâtiment, pour qu’il puisse vivre, il faudrait qu’il change aussi de vocation. Une construction qui était hier un hôtel peut devenir une bibliothèque. Ce qui était un bâtiment d’habitation peut être transformé en musée pourvu qu’on lui garde sa place, sa façade et son harmonie. Il faut lui donner une seconde vie. Tout est élastique, tout a une durée de vie.
L’homme naît puis meurt, la voiture aussi, etc. Rien n’est durable, tout a un début et une fin. Mais lorsque le bâtiment commence à présenter des signes de fatigue, il faut le redynamiser et lui donner une autre vocation à travers une autre vie.
En deux mots, ces bâtiments-là, il faudrait trouver le moyen de les intégrer dans un système économique rentable. Si les choses ne sont pas rentables, elles ne peuvent pas être sauvées.
Le «Lincoln», il faut que ce soit une bibliothèque, un théâtre, un hôtel cinq étoiles, une école de danse et de chorégraphie... Au même titre que les anciens abattoirs de Casablanca, auquel on doit trouver aujourd’hui une solution. Par exemple, un lieu de culture, de pédagogie ou d’apprentissage, de commerce. L’ancien marché de gros peut devenir un lieu de sports ou d’expositions...
Voyez ce qu’on a fait avec Driss Benhima de la Cathédrale. On l’a restaurée. Aujourd’hui, il y a des expositions. Elle devenue un lieu polyvalent : on y chante, danse, expose, commercialise et s’exprime. Donc un lieu public ouvert à tout le monde.

Comment concevoir la solution de «la vie en sécurité» ?

Mais on a l’impression qu’on est des gens assistés dans le sens qu’il faut qu’il y ait un policier, un quelqu’un qui m’assiste, que je mette des grillages sur les fenêtres. On a cette peur, cette hantise, alors qu’on n’a pas réglé le problème sur le plan individuel. Mais c’est nous la sécurité. La sécurité, c’est le civisme, la manière de vivre avec les autres, de protéger ses intérêts, de s’organiser en société, de vivre avec mon voisin de palier et celui d’en bas, et comment dans un immeuble on peut créer un syndic qui défende un peu l’intérêt de tout le monde.
Voilà la première sécurité, la nôtre et celle de nos enfants. Le policier du coin de rue, ça n’engendre que l’agressivité, la méfiance et le fait de dire qu’il y a quelque chose qui se passe.
Moi, je pense que la sécurité, c’est celle que nous pratiquons individuellement en relation avec nos enfants dans l’éducation et le civisme, et la manière de nous comporter avec notre environnement immédiat. Après, la boucle et le cercle s’agrandissent.
Quand je vois par exemple les élections, je me dis : d’où sort ce député ? Est-ce qu’il est président d’une association, un syndic d’immeuble, un président d’un groupement pour défendre l’intérêt d’une rue ? Un représentant du peuple ou d’un quartier ne peut sortir que d’un tissu associatif. Si on n’arrive pas à ce processus-là, à cette démarche et à cette conception, on ne comprendra jamais ce que c’est que la sécurité et comment le peuple se fait présenter au niveau des instances gouvernementales et internationales.

Mais dans l’attente d’entamer ce processus, le rôle des autorités en matière de sécurité est-il secondaire ou bien ces autorités doivent agir pour la protection des biens citoyens contre les agressions, la violence... ?

Le rôle des autorités devient quelque chose de complémentaire, qui est le résultat de revendications, des demandes et des exigences des associations. Parce que, si j’ai un problème dans mon quartier, je le signale.
Donc, il y a plus de sécurité : les pouvoirs publics répondent aux besoins de la population, tandis que là, nous avons tout un problème un peu pervers où ce sont ces pouvoirs qui envoient dans des quartiers la police, qui organisent, alors que nous devons organiser et parlementer avec les autorités pour assurer notre sécurité.

(Propos recueillis par A. Jamali)
19/11/2008


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