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Entretien avec Dr. Rifai Amina, présidente du Syndicat national des médecins du secteur libéral
"Le bien-être du patient passe par le bien-être de son médecin traitant"
Toujours sur le front, c'est une femme de fer pour qui le militantisme sous ses multiples formes est dans l'âme. Médecin ophtalmologiste de profession, Dr. Rifai Amina est à la tête du Syndicat national des médecins du secteur libéral depuis 1999. Son dynamisme et son action lui ont valu le mérite d'être reconnue et, surtout, appréciée par ses collègues syndicalistes.
Dr. Rifai est la première femme à occuper le poste de présidente au sein de ce syndicat. Son long parcours depuis les années 60, période où la ferveur syndicaliste a atteint son apogée au Maroc, lui a fourni une expérience sans égal. Durant ses études, elle a été parmi les militantes de l'UNEM et responsable de la corporation de médecine. Ensuite, après avoir intégré l'hôpital "20 août" à Casablanca en 1975, Dr. Rifai a poursuivi sur sa lancée militante pour devenir un des membres fondateurs du syndicat de la santé publique dont elle a été le secrétaire général du bureau régional (Casablanca).
En 1982, Dr. Rifai quitte le secteur public pour ouvrir, une année plus tard, son propre cabinet à Khouribga où elle exerce toujours. C'est là où elle intègre le Syndicat des médecins du secteur libéral dont elle occupera, d'abord, le poste de secrétaire général au niveau de Khouribga, Béni-Mellal et Azilal. En 1990, Dr. Rifai a été élue membre de l'Ordre national des médecins du Maroc pendant six ans.
En parallèle à sa ferveur syndicale, ce médecin s'investit corps et âme aussi dans le domaine associatif étant responsable de plusieurs associations. Parmi celles-ci : l'"Association marocaine de la réadaptation des déficients visuels" qui se donne pour mission de créer une imprimerie braye pour les manuels scolaires spécialement conçus aux élèves souffrant de déficiences visuelles.
En un mot, Dr. Amina Rifai est une battante. Cette semaine, elle l'a consacrée aux préparatifs du premier congrès national que tiendra le Syndicat national des médecins du secteur libéral ce week-end à Casablanca. A l'issue de ce congrès, le bureau national de ce syndicat sera renouvelé et Dr. Rifai ne compte pas se présenter pour un nouveau mandat. Elle restera tout de même au service de ce syndicat en apportant ses conseils.
Dr. Amina Rifai nous a accordé un entretien à travers lequel elle dresse le bilan de son action au sein du syndicat national des médecins du secteur libéral. Elle y présente les principales revendications du syndicat mais aussi les problèmes auxquels il est confronté.
Libé :Tout syndicat a pour raison d'être la défense des droits de ceux qu'il représente. Quelles sont les revendications des médecins du secteur libéral ?
Dr. Amina Rifai : Ce syndicat existe depuis plus d'un demi-siècle bien avant l'Ordre des médecins. Mais, à l'époque, comme il n'y avait vraiment qu'une poignée de médecins, particulièrement des étrangers, le syndicat professionnel des médecins du Maroc avait été créé plutôt comme club où les gens se rencontraient pour discuter un peu. Ce n'est que vers les années 90 où la crise des médecins a commencé à se faire vraiment sentir parce que le nombre des médecins se multipliait à une cadence exponentielle. Les médecins arrivaient en masse dans le secteur libéral parce que la santé publique n'embauchait plus. Une majorité de ces médecins ont accumulé des dettes pour pouvoir exercer d'autant que les moyens et les équipements médicaux sont de plus en plus coûteux au fur et à mesure qu'évolue la technologie. Des investissements très lourds qui ne sont pas accompagnés d'une décision de l'Etat puisque le code d'investissement n'a pas été applicable pour les médecins privés alors qu'on le demandait depuis toujours. Déjà, le médecin privé paie des droits de douanes extrêmement élevés en plus des impôts : la TVA, la patente pour laquelle on n’est même pas autorisé à nous représenter au niveau de la deuxième chambre. Ce qui veut dire que personne ne défend les droits du médecin privé à ce niveau-là, alors que tous les corps de métiers y sont représentés à part celui des avocats aussi.
Il y a, en plus de ces problèmes, celui de l'IGR estimée de manière aléatoire du moment qu'on n'a pas de couverture médicale, ni d'agence qui pourrait donner une idée sur ce que représente chaque médecin durant son activité professionnelle. Heureusement avec l'arrivée du syndicat national des médecins du secteur libéral et l'avènement du gouvernement d'alternance, on a été reçu par le ministre des Finances en 2000. On a évoqué avec lui le problème de la TVA que le patient payait à chaque fois qu'il tombait malade. Notre doléance a été prise en considération et la TVA a été supprimée en janvier 2001. C'est donc un acquis pour le syndicat.
A ceci, s'ajoute la présentation par notre organisme d'un mémorandum à M. Youssoufi, à l'époque Premier ministre, contenant toutes les doléances des médecins. Parmi celles-ci figurent la généralisation de la couverture médicale qui pourrait à la fois sauver ce secteur et les patients parce que justement le droit à la santé est un droit concessionnel et les gens n'ont pas tous les moyens de payer cette médecine devenue lourde et très coûteuse. Ce n'est pas toujours de bénéfices pour les médecins dont il s'agit mais du coût de la santé en elle-même qu'il faudra préserver.
Lors de plusieurs réunions avec le gouvernement, le syndicat a émis sa vision et son approche de ce projet. Malheureusement, on n'en a pas tenu compte. Dans ce code de couverture médicale, ce qui nous a gênés le plus, c'est qu'il comprend deux parties : ceux qui ont une assurance, soit publique (CNOPS) soit privée (CNSS) et ayant donc des revenus ont le droit à l'Assurance maladie obligatoire (AMO). Tandis que ceux n'ayant pas de revenus réguliers, on leur applique ce qu'on appelle le régime d'aide aux malades démunis. Alors ces gens-là qui représentent 70% de la population, ne sont couverts que s'ils s'adressent au secteur public. Ce que conteste avec fermeté le syndicat appelant à ce que les médecins du privé participent aussi et pleinement à cette action sociale. Et il y a plusieurs médecins du libéral qui seraient prêts à effectuer des consultations à des coûts moindres et qui le font d'ailleurs dans plusieurs cas. Pourquoi ces médecins du privé qui ont la volonté de prendre en charge cette catégorie sociale en seront-ils empêchés ? On est là pour servir les patients qui ont les moyens et qui n'ont en pas !
Cette couverture médicale tarde à venir. Bien que la loi-cadre ait été votée, les textes d'application se font toujours attendre. La composition de l'Agence nationale de contrôle et de gestion, on n'en fait pas partie, les médecins, les pharmaciens, les chirurgiens dentistes sont représentés par leur Ordre et à titre d'observateurs. L'Etat a écarté les médecins de cette agence de régulation sous prétexte qu'ils ne peuvent pas être "juges et parties". Mais la CNSS et la CNOPS qui seront les caisses de gestion font partie de l'agence, alors qu'elles aussi, elles ne devraient pas y être. Le syndicat soutient, tout de même, que la participation des médecins à cette agence pourrait prévenir les dysfonctionnements qui pourraient surgir dans un secteur comme un autre puisque le travail de régulation devra se faire de manière continue chaque année.
Un autre point qui retient aussi l'attention du syndicat et autour duquel il y a un tollé de discussion ce sont les personnes qui exercent la médecine libérale de manière illégale. Il faut être autorisé par le conseil de l'Ordre des médecins et inscrit à ce même conseil en tant que médecin privé et payer des impôts. Et il est à souligner ici que les cliniques de la CNSS ne sont pas autorisées à faire de la médecine. Elles ont été créées dans les années 70. La première a ouvert ses portes en 1979 à Derb Ghallef (Casablanca) sans aucune légitimité légale. Et jusqu'à ce jour, ce type de cliniques, au nombre de treize, n'a pas d'autorisation qui est en principe livrée par le Secrétaire général du gouvernement. Dans ces cliniques, on embauche des médecins à plein temps, surtout en demandant aux médecins du secteur public de venir travailler et l'on se demande si pour se reposer, ils ne dorment pas à l'hôpital puisqu'à la clinique, ils ne peuvent pas le faire. Les cliniques de la CNSS exercent, en fait, de la concurrence déloyale aux médecins du libéral et cette situation est inadmissible. Leurs consultations sont bradées et leur hospitalisation aussi et lorsqu'elles ont des problèmes de liquidité, l'Etat vient à leur rescousse. Alors que le médecin du secteur libéral, dès qu'il a des problèmes financiers, il dépose son bilan et ferme son cabinet et s'il n'a pas de quoi payer ses traites, il est traduit en justice et mis en prison. C'est une inégalité inacceptable. Mais le syndicat ne demande pas pour autant que soient fermées les cliniques de la CNSS, si elles rendent service, elles doivent dépendre de l'un des secteurs. Les médecins du privés ont fini par porter plainte en septembre dernier contre les cliniques de la CNSS auprès du tribunal de première instance de Casablanca et un huissier de justice est à présent en train d'effectuer des contrôles à travers toutes ces structures.
Par ailleurs, il y a aussi le fait que certains médecins du public qui, au lieu de soigner le malade à l'hôpital, ils lui recommandent d'aller vers des cliniques où ils travaillent, sous prétexte que les soins qu'ils nécessitent ne sont pas disponibles dans les établissements étatiques.
On a porté plainte auprès du Conseil de l'Ordre, mais les décisions de ce dernier ne sont pas exécutoires lorsqu'il s'agit de médecins en dehors du secteur libéral. Le Conseil de l'Ordre peut sanctionner un médecin du privé mais pas ceux de la santé publique et du militaire qui relèvent respectivement du ministère et de l'Etat-Major.
Le syndicat a rencontré le ministre de la Santé en juin dernier en vue de trouver solution à ce problème. On lui a expliqué que la crise des médecins du libéral est liée, d'une part, au code de l'investissement qui n'est pas de leur côté et, d'autre part, à la fiscalité, au manque de couverture médicale généralisée et à l'exercice illégale de la profession. Le ministre s'est contenté d'attribuer cette situation au nombre des médecins (6000 dans le secteur libéral). Cependant, il est à remarquer qu'on est en dessous des normes de l'OMS et pas plus nombreux que nos voisins algériens et tunisiens. Le ministre nous a, tout simplement, demandé de nous reconvertir dans d'autres professions et pourquoi pas, nous a-t-il suggéré, de faire chauffeur de taxi ! Pour lui, il n'y a pas de rapports faits par les commissions d'inspection dans les hôpitaux publics à ce sujet et il n'est pas, non plus, dans ses compétences de jouer le gendarme.
Ce n'est donc pas surprenant que les médecins, surtout les spécialistes, partent massivement à l'étranger vers le Canada et la France. Il y a vraiment une grande hémorragie alors que l'Etat fournit un grand effort et dépense de grandes sommes d'argent pour former ces cadres.
Comment le syndicat organise-t-il son action?
Nos doléances, on les a présentées sous forme du mémorandum que le syndicat a remis en mars 2000 au Premier ministre. Le syndicat rencontre les représentants de la nation au niveau des chambres à chaque fois qu'il y a amendements de textes liés au secteur. On a été donc partie prenante du code de couverture médicale et avons demandé à ce qu'il y ait amendement des textes régissant l'Ordre des médecins. Le syndicat a fait part de ce qu'il pensait de la loi 11/94 régissant l'Ordre des médecins. On s'est, par ailleurs, entretenu avec le ministre de l'Economie et des Finances.
Quels sont les obstacles que vit le syndicat à l'intérieur comme à l'extérieur ?
En fait, la désignation des membres représentant du syndicat se faisait sans élection comme le prévoyaient les anciens statuts. Le passage de confédération au syndicat national est venu justement pour desserrer l'autonomie trop importante qui y régnait et remédier à l'inexistence d'instance d'arbitrage. Ce changement a donné aussi au bureau national, dans des cas de crise au niveau d'une région, le droit d'organiser des assemblées générales, en attendant l'élection des bureaux régionaux.
Toute une réorganisation a été faite en 2001 et plusieurs propositions d'amendements devront être concrétisées, dont l'approbation du droit du remplacement des membres défaillants par des élections au niveau des régions. Des rapports moraux et financiers seront établis annuellement et le bureau national devra comporter à l'avenir 15 membres au lieu de 11.
Justement, au diapason de ce mouvement de transition, un premier congrès du Syndicat national des médecins du secteur libéral se tiendra ce week-end à Casablanca. Sur quoi portera-t-il ?
Le premier objectif est d'arriver à sensibiliser les congressistes et les médecins qui adhèrent au syndicat des véritables problèmes. Les médecins à travers le royaume ne sont pas tous conscients du rôle que peut jouer le syndicat parce que chacun essaie de régler ses problèmes à sa manière. Par exemple, les conventions signées de manière licite ou illicite avec des organismes instaurent des dirigismes vers tel ou tel médecin ou telle ou telle clinique. Et c'est interdit par la loi qu'il y ait des conventions individuelles.
Le syndicat a pour la première fois fait partie des négociations concernant une convention qui lie les médecins du secteur libéral à la Fédération marocaine des assureurs des réassurances. Tous les patients qui adhèrent à une assurance pourraient avoir une prise en charge du tiers payant et peuvent se rendre chez n'importe quel médecin de leur choix. La prise en charge sera automatiquement assumée par leur assurance auto. En fait, tout le monde doit en bénéficier. Le syndicat vient d'entamer la re-négociation de la convention avec la CNOPS qui couvre principalement les fonctionnaires dans ce but.
Au cours du congrès, le syndicat présentera une feuille sur le rôle de la médecine libérale dans le secteur de la santé au Maroc afin que les congressistes aient connaissance de tous les aspects liés à ce domaine.
Une fois les médecins sensibilisés, ils vont adhérer massivement au syndicat qui entreprendra alors plusieurs d'autres démarches afin de faire aboutir le dossier revendicatif.
Le Conseil de l'Ordre ne peut apporter de solution comme je l'ai expliqué et c'est pour cela qu'on demande, à présent, que l'on revienne à l'ancienne formule de ce conseil, constitué uniquement de médecins du secteur libéral. Le Conseil de l'Ordre sera justement présent au congrès et il pourra se prononcer à ce sujet.
J'espère que les discussions durant ce premier congrès se passeront dans une ambiance cordiale et qu'on aboutira à la conviction que le bien-être du patient passe par le bien-être de son médecin traitant.
Propos recueillis par Leïla HALLAOUI