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Le rationalisme oui, l'Ijtihad oui, mais pas contre le texte

Envoi de Fatima Belarbi L 'OPINION le 31 Décembre 2003 00:46:17:

Entretien avec Tarek ramadan à RABAT

"Le rationalisme oui, l'Ijtihad oui, mais pas contre le texte"

"Un progrès sans éthique, c'est la mort du monde "

Invité par la fondation Allal El Fassi à Rabat pour donner une conférence sur " Islam et modernité", M. Tarik Ramadane a bien voulu répondre à nos questions.

Q : Pour les uns vous êtes un homme politique, pour d'autres un religieux. D'aucuns disent que vous n'êtes tout au plus qu'un référent intellectuel pour certains. Qui êtes-vous, M. Ramadan ?

R : Je crois que les choses sont assez simples. Si l'on prend le temps d'étudier mon parcours, ce que je fais, ce que je dis, on arrive assez facilement à savoir qui je suis. Si maintenant on s'en tient à la rumeur et à ce que certains disent, et c'est ce qui est en train de se passer malheureusement aujourd'hui en France - des journalistes citent des journalistes qui citent d'autres journalistes et ne font pas le minimum d'un travail de recherche -, alors évidemment on n'arrivera pas à dessiner un portrait.

Il y a une chose qui doit être claire aujourd'hui, c'est que, en particulier en France, mais malheureusement, cela a eu des influences sur beaucoup de pays majoritairement musulmans - le Maroc peut être une réalité, c'est qu'aujourd'hui il y a une ère de soupçon, véritablement une ère de la rumeur entretenue et pas tellement de sérieux quand il s'agit de l'Islam.

Pour ce qui me concerne, quand on me dit je suis une personne controversée, cela ne m'inquiète pas beaucoup, puisque, finalement, car l'Islam est aujourd'hui controversé dans l'ère francophone. Dès que l'on est musulman pratiquant et qu'on le revendique, on comprend très vite que l'Islam est controversé.

Pour ce qui me concerne particulièrement, je suis simplement quelqu'un qui a un parcours qui s'est fait dans l'univers occidental pour ce qui concerne ma formation, qui s'est complété dans l'univers égyptien pour ce qui a concerné ma formation islamique et puis qui essaie simplement de faire une chose, c'est de dire aux musulmans il ne s'agit pas d'être moins musulman pour être moderne, que l'on peut tout à la fois être musulman et moderne, que l'on peut quand on vit en Occident être musulman et européen ou américain, et qu'il s'agit simplement de bien comprendre sa religion pour rester musulman et de bien comprendre son environnement pour mieux pouvoir le vivre.

Ça c'est ce que je fais, c'est ce que je dis, maintenant il est évident que pour certains, les réponses que je peux apporter, qui sont des réponses qui se traduisent par la dignité, par la préservation de soi, ne sont pas ce que l'on a envie d'entreprendre.

Pour beaucoup aujourd'hui, on n'a pas tellement envie de voir des réponses qui proviennent de la conscience musulmane et qui puissent permettre aux gens de dire moi je suis citoyen de confession musulmane et je l'assume, ou bien oui dans les sociétés musulmanes on a des valeurs musulmanes et cela ne nous gêne pas, au contraire, c'est à partir de cela qu'on réussira à être en accord avec notre temps. C'est comme si pour être moderne, il fallait être moins musulman. Et bien non, et tous ceux qui aimeraient entendre un discours contraire seront toujours gênés par mon discours.

Q : Islam sunnite, Islam chiite, salafistes, wahabistes, fondamentalistes, intégristes, radicaux,... Cela fait beaucoup d'Islam pour les profanes et même pour certains musulmans. N'est-ce pas là le meilleur moyen d'offrir à ceux qui veulent écorner l'image de l'Islam, des raisons pour le combattre ?

R : Il faut clarifier les choses. La première des choses qu'il faut dire c'est qu'il y a un Islam qui est fondé sur des principes qui sont les mêmes et universels. La première des choses est ce que l'on appelle les « Akibat », c'est-à-dire les six piliers de la foi sont les mêmes universellement.

Les cinq piliers de « Ibadat », c'est-à-dire la pratique, sont les mêmes universellement. Que ce soit à Tombouctou, à Rabat ou aux Etats-Unis, on a la même foi quant à sa contenu et la même pratique quant à sa forme. Par contre, ce qu'il faut que nous admettions immédiatement, c'est ce que cet Islam qui est le même partout va avoir différentes lectures.

C'est-à-dire que tous les Musulmans reconnaissent que le Coran et la Sunna sont les deux sources de l'Islam, mais ensuite on a différentes lectures, il y a une diversité acceptée. Il y a la lecture littéraliste, la lecture traditionaliste d'école ; par exemple au Maroc vous êtes Malékites, cela a été réaffirmé par le Roi, c'est une tradition, c'est une école.

Mais il y en a d'autres. Il y a les Hannebalites, les Chafiites et les Hanafites. Il y a donc des lectures d'écoles mais il y a aussi des lectures réformistes, des lectures rationalistes, des lectures soufistes.

Tout cela est une diversité acceptée en Islam, nous n'avons aucun problème avec cela. Par contre, ce qu'il faudrait que nous disions c'est qu'au-delà de la diversité acceptée, il y a une diversité non acceptée.

Cela veut dire que quelqu'un qui doit, par exemple, au nom de l'Islam, ou au nom d'une certaine lecture que l'on peut s'en prendre à un chrétien, à un juif ou à un Américain, uniquement parce qu'il est chrétien, juif ou américain ou qu'on peut le tuer, à ceux-là il faut que l'on dise clairement que cela sort des lectures acceptées.

A un moment donné, il faut marquer des limites, car cela n'est plus l'Islam. La violence, le radicalisme ça n'est plus l'Islam.

Le chiisme comme le sunnisme font partie de l'Islam, mais certaines personnes dans le chiisme exagèrent, en disant par exemple que Jibril s'est trompé et aurait dû aller chez Ali (légende du Prophète) que chez Mohamed (le Prophète). Cela est en dehors de ce qu'on l'on accepte.

Il y a encore maintenant une autre diversité qui est culturelle. Comme l'Islam est une religion universelle, il a toujours intégré le facteur spécifique. Par exemple, tout ce qui était de la culture marocaine, tant que cela ne s'opposait pas aux principes, a été accepté et intégré. Donc, il y a un Islam marocain, marocain par sa culture, universel par ses principes. Il y a aussi un Islam africain ; universel par ses principes et africain par sa culture. Il y a droit.

Q : Je crois que vous vous inscrivez dans le courant réformiste. Ne pensez-vous pas qu'il serait temps que l'on se remette à l'Ijtihad ?

R : Je suis de la tradition réformiste, et s'inscrire dans cette tradition ne veut pas dire que l'on veut donner l'impression d'être moderne. C'est une tradition aussi vieille que l'Islam.

Il y a eu les Moâtazilaa et bien avant, tout au début de l'Islam, il y avait Abdallah Ibn Messaoud, un jeune compagnon du Prophète qui, lui, a tout de suite mis en évidence une école qui s'appelle Ahl Al Rai, c'est-à-dire des gens qui donnaient leur opinion par rapport à un contexte pour rester dans la ligne. Je suis donc de cette école qui dit : Le rationalisme oui, l'Ijtihad oui, mais pas contre le texte.

C'est-à-dire pour pouvoir être moderne ou dire que je suis un rationaliste, mais pas oublier qu'il y a un texte. Car si l'on est croyant, on pense que ce texte nous donne une orientation, il nous dit restez fidèles.

Et ceci est très important car je ne suis pas simplement en train d'essayer de rester musulman, je suis en train de dire quelque chose qui est fondamental pour moi. C'est que cette façon d'être musulman est une chance pour le monde, pas uniquement pour les Musulmans car elle nous dit quelque chose qui est très importante : Un progrès sans éthique c'est la mort du monde. Or, nos valeurs musulmanes nous donnent une éthique.

Avancer en sachant regarder d'où l'on est. Nous appartenons à Dieu et à Lui nous retournons et cela ne se dit pas que pour les morts.

Regardez comment va le monde, on n'a pratiquement plus de repères, on ne sait plus où va la morale, on ne sait plus où est le bon comportement, tout est permis à partir du moment que cela rapporte de l'argent et nous en face de ce monde-là, on se dit, on va prendre le Bien et réagir contre le Mal. Mais comment ? Avec une rationalité éthique mais par avec une rationalité de la performance car la rationalité n'est qu'un outil ; c'est comme une main.

On peut l'utiliser pour saluer ou pour frapper. Vous savez, il y a une rationalité entièrement performante sur le plan économique, mais elle tue 80.000 personnes par jour. Une relation éthique existe dans nos références islamiques. Quand la conscience musulmane se réveillera par son éthique et son Ijtihad, c'est-à-dire une rationalité dynamique et des principes fermes, on pourra aussi apporter une autre façon de concevoir le progrès.

Q : Depuis près de quinze ans, vous donnez des conférences en France, et l'on vient de « découvrir » subitement que vous tenez un double langage. Comment expliquez-vous cette révélation soudaine ?

R : La question du langage, c'est le meilleur moyen, sans preuves, de ne pas écouter celui qui parle. Quand on veut dire de quelqu'un qu'il a un double langage, il faut amener les preuves.

Or, aujourd'hui, depuis 15 ans, il n'y a aucune preuve de double langage. Et moi, je suis de ceux qui disent aux Musulmans, où qu'ils soient, que le discours que l'on a à la Mosquée doit être le même que celui que l'on tient en dehors de la Mosquée.

Bien sûr quand je parle aux Musulmans, je vais appuyer sur les Ayats coraniques et les hadiths mais évidemment, quand je vais parler aux non-musulmans, je ne peux pas faire la même chose. Mais l'essentiel est que le contenu est le même. Il n'y a pas de double langage.

Mais, aujourd'hui en France, comme certains n'arrivent pas à contrer le discours que je propose, finalement, il faut jeter la suspicion sur ce que je dis. C'est cela la réalité.

Depuis 14 ans que je parle en France, je suis surveillé à chacune de mes conférences. A toutes mes conférences, les Renseignements Généraux sont présents.

S'il y avait un double discours, ça se saurait depuis le temps. Et bien quand Sarkozy est venu devant 6 millions de Français pour dire « Je vais le pulvériser », qu'a-t-il fait pour prouver mon double langage ? Il a parlé de mon frère, d'un livre que j'avais préfacé. Il n'a apporté aucun élément pour prouver mon double discours.

Mais ce qui est important pour moi aujourd'hui, c'est de dire tout cela avec le temps. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que quand quelqu'un vous accuse de double discours et qu'il n'arrive pas à le prouver, le problème n'est pas dans ce que vous dites, il est dans l'oreille qui l'écoute. Et comme en France on n'est pas prêt aujourd'hui à entendre un discours « je suis Français, j'assume ma citoyenneté française et en même temps je suis Musulman et j'assume mes valeurs ».

Comme c'est un discours nouveau, on se dit c'est trop beau pour être vrai. Mais bientôt Incha Allah ce sera vrai.

Q : On rappelle un peu trop souvent que vous êtes le petit-fils de Hassan El Banna, laissant sous-entendre que vous restez intégré à cette mouvance. Quelle réponse donnez-vous à ces sous-entendus ?

R : Je suis le petit-fils de Hassan El Banna, je l'assume et je n'ai aucun problème avec ça. Il y a dans ce qu'il a fait énormément de choses que je respecte et je défie le moindre individu sur la terre de venir me dire que ce qu'il a fait n'est pas digne de quelqu'un qui a résisté à la colonisation, qui a créé des écoles, qui était un soufi dans l'âme.

Toux ceux qui l'ont rencontré ont dit « ce n'était pas la même chose avant de le rencontrer qu'après ». Il y a des réponses qu'il a données pour les années quarante. « Atayar Atajdidi », c'est-à-dire cette réflexion du renouveau, c'est une méthode qui est éternelle, ce n'est pas une réponse. Les réponses changent avec le temps. Moi j'ai de nouvelles réponses dans un nouveau contexte.

Depuis 15 ans je travaille sur le terrain et j'écris. Je suis un acteur du terrain car, pour moi, c'est déterminant et il y a quelque chose que l'on ne peut pas me reprocher c'est que je suis proche des Musulmans et des Musulmanes. Je n'arrête pas de visiter les gens, que ce soit en France ou dans les autres pays du monde, ici et d'ailleurs, et à côté un travail intellectuel : qui est celui de la production d'une pensée, fondée sur les principes islamiques et qui apportent des réponses.

Dans mon dernier livre qui s'appelle : « Les Musulmans d'Occident et l'avenir de l'Islam », toute la première partie est fondée sur tous les principales islamiques. Donc cela n'est pas à moi de me donner un titre ; c'est à ceux qui lisent de dire si cela est dans la tradition islamique ou pas. Pour ce qui me concerne, il y a un travail d'intellectuel fondé dans la tradition islamique, et en même temps, ce sont de nouvelles réponses pour un nouveau contexte. C'est donc un travail scientifique que je fais mais aussi un travail de terrain où je peux garder le contact avec la population musulmane. C'est un travail de contextualisation.

Q : Récemment, l'histoire du foulard a ressurgi en France, faisant même l'objet d'une proposition de loi. Ce débat est-il propre à la France on traduit-il une peur séculaire de la religion, en général, et de l'Islam, en particulier ?

R : Il faut comprendre que le rapport de la France au fait religieux est problématique, ce n'est pas seulement l'Islam, c'est historique. Cela s'est concentré sur l'Islam, pour la nouvelle visibilité des Musulmans et pour le nombre de Musulmans qui sont en train d'apparaître en France et qui vont apparaître de plus en plus à l'avenir.

Il y a donc une peur que cela perturbe l'homogénéité culturelle, que cela remette en cause la culture judéo-chrétienne. Mais le problème du voile est l'arbre qui cache la forêt. Il a été utilisé à des fins politiciennes. Alors qu'il n'y avait pas de débat depuis dix ans, est apparue soudainement cette affaire alors qu'il n'y avait pas de nouveaux cas et on en a fait une histoire politicienne.

La loi de 1905 en France suffisait et l'on réussissait avec le dialogue à faire en sorte que les jeunes filles qui le portaient sous la contrainte ne soient pas obligées de le porter et celles qui le portaient par conviction puissent continuer à le porter.

Sur 1253 ans, 44 ont été discutés et 4 seulement ont été problématiques. On ne va pas faire une loi pour ça. C'est un fait politique. Il faut que les Musulmans réagissent avec beaucoup de sagesse, une mobilisation forte pour dire que si cette loi advient et qu'elle est mal formulée, elle est une loi discriminante, elle est une loi qui stigmatise les Musulmans parce qu'en fait ce n'est pas vrai que l'on cherche la kippa ou la croix, mais c'est vraiment contre le foulard que cela s'est concrétisé.

Il faut donc à partir de cela réagir mais non pas les Musulmans contre les autres, mais les citoyens français, conscients qu'il faut une loi égalitaire ensemble. Il est donc important que les Musulmanes et les Musulmans avec la Ligue de l'Enseignement, avec la Ligue des Droits de l'Homme, avec le MRAP - toutes des institutions qui sont contre une loi -, réagissent ensemble. Il ne faut pas que les Musulmans s'isolent.

Q : Il y a une certaine presse en Occident qui considère qu'être islamiste est un délit...

R : Je ne crois même pas qu'ils savent exactement donner la définition de ce terme. Le problème aujourd'hui c'est qu'être pratiquant musulman est pratiquement devenu, dans certaines sociétés, un délit. C'est déjà être devenu trop musulman.

Ce que l'on doit faire, en face de telles dérives, c'est avoir une attitude scientifique et dire quand vous utilisez un terme, donnez moi sa définition ou quand vous utilisez une formulation, donnez moi son horizon. En face de ceux qui veulent parler de l'Islam avec passion, nous, nous devons en parler avec raison.


Propos recueillis par Mme Fatima Belarbi

l'opinion

Edité le : Mardi 30 décembre 2003



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